Développer le cécifoot, un enjeu à la fois sportif et social.

C’est sous un ciel bleu et un soleil de plomb que nous sommes accueillis par Jérôme, vedette du FC Nantes cécifoot. Le siège de la ligue de Loire-Atlantique abrite un petit terrain synthétique recouvert d’un filet, l’entre de cette équipe. C’est ici que les joueurs s’entraînent, loin des caméras de la Jonelière. Posez votre main sur notre avant-bras et laissez-vous guider le long des métamorphoses nouvelles auxquelles est sujet cette discipline.

Mise en bouche.

Un terrain de 40 mètres de longueur est divisé en trois parties. Le premier tiers de 12 mètres est la zone dans laquelle le gardien, valide, peut communiquer avec ses coéquipiers. Il est limité physiquement à un mètre autour de sa cage mais constitue une véritable aide pour le repérage de l’équipe. Le dernier tiers s’étend sur 12 mètres aussi. Un guide se trouve derrière la cage du gardien adverse et aiguille les joueurs offensifs, sur leur distance du but, l’angle dans lequel se trouve l’attaquant ou encore le positionnement des coéquipiers.

Enfin, le tiers du milieu, large de 16 mètres, est le terrain de jeu de l’entraîneur. Il donne ses consignes, conseille, s’énerve, vit le match avec ses joueurs. La règle est claire, chacun doit respecter sa zone et ne peut donner de consignes lorsque le balle n’y est plus. Sinon, c’est sanction ! Lors des phases de jeu, les supporters n’ont pas le droit de faire de vagues. L’ouïe est le sens premier et ne doit pas être perturbé. Les joueurs font souvent le parallèle avec le tennis. Mettre de l’ambiance lors des temps morts et se taire une fois la reprise du jeu. En France, peu d’équipes ont vu le jour. Les matches officiels sont parsemés tout au long de l’année et laissent une place importante aux entraînements.

Assister à un entraînement, c’est perdre ses repères et découvrir le football sous un nouveau prisme. Pourtant, les exercices ne sont pas si éloignés de ceux que nous avons pu pratiquer dans notre jeunesse ! Échauffements physiques, des conduites de balles, des slaloms, des circuits de passes. Seulement, ce ballet s’accompagne de gestes et bruits inhabituels. Les joueurs longent les rambardes dans la largeur du terrain pour se repérer, les entraîneurs tape ces rambardes pour signifier aux joueurs qu’ils l’approchent. Les contrôles se font un genou à terre pour les plus expérimentés, pour couvrir une plus grande surface et maximiser ses chances de saisir le ballon. La main sur le ballon, les entraîneurs conduisent le joueur jusqu’au ballon, orienté par son grelot. Le joueur réalise le chemin inverse jusqu’à la voix du deuxième coach et stoppe le ballon à ses pieds. Et recommence.

Exercice de passes, dribbles suivi d’une frappe. Crédit : Fausse Touche

Immersion.

Nous nous sommes initiés à la pratique du cécifoot pour vous en faire le récit. Le moins que l’on puisse dire c’est que ces instants n’étaient pas de tout repos. Le cache œil installé sur le visage, un éducateur me demande de lever le bras droit à mi-hauteur, pour qu’il puisse m’orienter. Confiant, j’avance à grands pas. C’est ainsi qu’est guidé un joueur malvoyant. Une fois entré sur le rectangle vert, j’ai droit à un topo. Jérôme et Guillaume, l’éducateur, m’expliquent que les joueurs s’entraînent sur le but derrière moi, et que je fais face aux cages adverses. Ça commence bien. J’étais persuadé d’avoir les deux buts à ma gauche et à ma droite. Oubliez vos repères spatiaux. Un tour sur vous même et vous êtes incapables de vous situer. Première astuce : sentir où le soleil chauffe votre visage.

Midi, mois d’avril, ma joue gauche brûle. Je suis à quelques degrés de mon but. Rapidement, le ballon s’échappe très de mes pieds. Comme expliqué précédemment, maîtriser le ballon confère un avantage certain : celui de ne pas vraiment avoir à se focaliser sur notre conduite de balle. Joueur amateur, j’ai pu me déplacer avec le ballon sans trop le perdre, me retourner, le faire passer derrière la jambe d’appui, dribbler. Je suis aussi venu pour m’amuser ! Dans de telles situations, il est préférable d’effectuer de petites touches de balles, pour garder continuellement le ballon à ses pieds et ne pas le laisser filer. Deuxième astuce. Malgré tout, il est facile de perdre le contrôle. Un geste trop vif, le cuir s’éloigne et vous voilà désormais à sa recherche, à tâtonner pour le retrouver. Glisser son pied en avant, un peu à droite, maladroitement. Si le geste est trop brusque, bon courage. Vous repousserez une nouvelle fois le ballon et cette sensation de vous perdre, de marcher dans le vide s’accentuera. Tout est noir autour de vous, rappelez-vous.

A LIRE – Entretien avec Jérôme Penisson, joueur du FC Nantes cécifoot et international français.

Revenons à mon essai. Je me suis positionné entre Jérôme et Guillaume, et je devais d’abord faire la passe à l’un, puis à l’autre. Encore maintenant, il m’est impossible de vous dire à quelle distance je me trouvais d’eux, des bords du terrain. Parce qu’une des difficultés du cécifoot, encore plus pour un novice je l’imagine, c’est d’appréhender les distances. En effet, la perception de l’espace est bouleversée et le grelot du ballon ne vous aide pas. Pire, il peut s’avérer parfois traître. Lorsqu’il ralentit, son cliquetis devient moins perceptible ou s’arrête tout simplement. Il n’est évident d’estimer quelle distance exacte sépare le ballon du joueur. Ni quand est le moment idéal pour se saisir du ballon. La réception n’est pas une mince affaire. Les coéquipiers interviennent alors pour te décrire ta position et les mouvements à faire pour saisir à nouveau le ballon. Une fois la passe effectuée, une nouvelle problématique se présente à vous. Le défi suivant est la réception du ballon. Le receveur lance « j’ai » avant de la donner, au joueur de répondre « ouais » pour signifier qu’il l’entendu et qu’il est prêt à contrôler.

Parfois peu fiable, le bruit de la balle vous induit en erreur. Vous écartez trop les jambes pour l’amortir, et vous la sentez effleurer votre chaussure. Par manque de repère, le novice a tendance à chercher la balle bien trop loin. Habituellement, je réussis mes contrôles les yeux fermés, je vous le promets. Il faut croire que c’est plus facile à dire qu’à faire. Dans un environnement où les coéquipiers te conseillent, le coach et le guide te hurlent dessus, où les adversaires te tournent autour et où les supportent encouragent, le tout parsemé de « voy« , le joueur doit être en mesure de rester attentif au bruit de la ballon et son grelot. Cela nécessite une concentration à toute épreuve, pour pouvoir appréhender la trajectoire du cuir. Les joueurs sont sans cesse sollicités et cette effervescence conduit très vite à l’épuisement.

En outre, l’accumulation de fatigue fait perdre le réflexe de parole, la lucidité et par conséquent le repère essentiel des coéquipiers. La déconcentration est un piège à éviter pour être le plus efficace sur le terrain. La préhension du ballon nécessite une importante concentration. Le maîtriser constitue une préoccupation majeure en moins, et permet de se focaliser sur notre environnement, les adversaires, les voix des coaches et coéquipiers, celle du guide. Les meilleurs joueurs sont ceux les plus à l’aise balle aux pieds, c’est l’histoire du football.

Un sport de contact, humain.

Les clubs se professionnalisent à peu. Le FC Nantes a ouvert sa section (en fusionnant avec le club Don Bosco) en 2011. Cela fait à peine 10 ans. Le cécifoot grandit pas à pas, il prend son temps. Parfois trop. Il vit dans l’ombre de l’ogre football, tandis que le handicap se meut dans l’ombre des valides. Deux « obstacles » dont les protagonistes veulent s’affranchir. C’est un chemin de croix dans lequel les joueurs, éducateurs, associations s’investissent corps et âmes. Suivis poussivement de certaines grandes instances.

Pour se développer, les acteurs activent plusieurs leviers de communication. D’une part, des actions de sensibilisation sont menées sur tout le territoire, aussi bien dans des écoles, collèges, clubs, ou dans des entreprises. Lors d’événements, les jeunes sont initiés à la pratique à travers des activités ludiques et pédagogiques, des footballeurs professionnels assistent aux compétitions cécifoot…
Le cécifoot est d’autant plus impliqué dans la communication que cet aspect constitue un véritable enjeu pour les personnes malvoyantes ou aveugles. En effet, la pratique du cécifoot permet aux joueurs de renouer avec un lien social parfois perdu. L’entraîneur de la section cécifoot du FC Lens raconte « les personnes déficientes visuelles dans la vie de tous les jours peuvent s’isoler devant la difficultés de se déplacer ou les difficultés d’accessibilité. » Ainsi, se licencier au club offre l’opportunité de « rompre cet isolement et d’avoir une vie sociale « normale ». » C’est d’ailleurs selon ses mots un des objectifs initial et principal de la pratique.

D’autre part, les clubs cherchent à accroître leur visibilité en donnant des entretiens dans les médias locaux, régionaux, spécialisés ou généralistes. Vous trouverez aussi bien un format vidéo dans France 3 Régions comme une interview dans actufoot, en passant par un reportage réalisé par Médiapart.

Sensibilisation au cécifoot par Yvan Wouandji, international français. La vidéo pue la merde

La France n’est pas en avance dans le développement du cécifoot. Tous les clubs ne disposent pas d’infrastructures propres, comme un terrain dédié par exemple. Alexis Salles, entraîneur du Toulouse Football Cécifoot, assène « côté infrastructure, pour le club de Toulouse, nous nous entraînons actuellement sur les terrains synthétiques du Stadium, sur un terrain de football à 11, donc pas du tout adapté à notre pratique. » Les équipes doivent emprunter les équipements de la ville, de leur Ligue. « En France, actuellement, deux clubs ont leur terrain de cécifoot, et deux clubs sont en train d’obtenir des financements pour réaliser ces constructions, et trois autres où il s’agit que de projet. » précise Alexis.

Des équipements par toujours en adéquation avec les exigences de la discipline. Certains terrains n’ont pas les dimensions officielles. De même, le manque d’exposition et par conséquent d’attractivité du cécifoot contraint les clubs à avec des budgets restreints. Les sponsors sont peu présents, investissent peu et les subventions allouées par la ville, le département peuvent s’avérer maigres. À court terme, les joueurs ont en ligne de mire les Jeux Paralympiques Paris 2024. De Lens à Nantes, de Toulouse à la région parisienne, les constats sont unanimes : un développement faible aura pour conséquence une diminution du nombre de licenciés, et la menace du déclin de la discipline plane. Chaque club doit avoir son propre terrain d’ici le début des Jeux, ça sera un grand pas de réalisé.

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