Entretien avec Jérôme Penisson, international français et joueur du FC Nantes cécifoot

Depuis quelques années, le FC Nantes possèdent une section cécifoot. La section accueille un joueur professionnel, Jérome Penisson. Nous avons pu nous entretenir avec lui, à l’aune des Jeux Olympiques de Paris 2024, à propos de son expérience dans le cécifoot, du développement de la discipline et de son caractère social.

Tout d’abord, je vais commencer par vous laisser vous présenter

Je suis Jérôme Penisson. J’ai 33 ans. J’habite à Nantes et je suis originaire de La Roche-sur-Yon, en Vendée. Je joue au cécifoot depuis 2011 à Nantes. J’ai perdu la vue entre mes 17 et mes 18 ans suite à une maladie génétique. Auparavant, je jouais au football dans les équipes de jeunes du Poiré sur Vie qui s’est fait connaître ces dernières années en National et en Coupe de France. J’ai toujours été passionné de foot.

Comment avez-vous découvert le cécifoot ?

Avec mes problèmes de vue, j’ai fait quelques recherches sur Internet. En 2009, il y avait un championnat d’Europe de cécifoot organisé à Nantes. Je n’ai pas pu suivre les matchs, mais cela m’a permis de faire un éclairage sur la discipline. À l’époque, il y avait un club à Nantes, uniquement dans la catégorie malvoyante. Il faut savoir qu’il existe deux catégories : une catégorie malvoyante, pour des joueurs qui ont une vision très basse. On accentue le contraste des maillots, que le ballon soit différent du sol, des lignes du terrain… Ils jouent avec leur reste visuel. Personnellement, il me restait encore de la vision, mais j’étais beaucoup trop largué. Il fallait que je passe en catégorie non-voyante, la catégorie paralympique. Je suis donc allé à Bordeaux, qui avait un club bien développé, avec un fonctionnement quasiment professionnel. Par exemple, on s’entraînait du lundi au jeudi. C’est grâce à ce fonctionnement que c’est le club le plus titré, et de loin, en France. L’année suivante, j’ai fait une saison sur Paris, en parallèle d’études de massage. Quand j’ai eu mes diplômes, je suis revenu à Nantes. L’entraîneur de l’équipe malvoyante voulait ouvrir une section non-voyante. Je suis venu habiter sur Nantes, et on a créé notre équipe en 2011.

Est-ce que la pratique du cécifoot vous a permis de renouer avec une forme de lien social ? On sait que les personnes en situation de handicap peuvent se retrouver isolées du jour au lendemain.

Disons que cela m’a permis de pratiquer un sport dans un milieu sécurisé, défini, avec de vraies compétitions, un cadre avec des coachs afin de s’épanouir et progresser. Ce que j’ai retrouvé, et ce que je n’ai pas perdu, c’est le collectif, la vie sur le terrain, le fait d’aller sur le terrain chaque semaine. Moi qui ai connu le football ‘classique’, j’ai retrouvé ce que je connaissais déjà. La particularité, c’est que comme il y a peu d’équipes, il nous arrive de faire des déplacements assez lointains (Paris, Bordeaux, Toulouse). Sur le côté épanouissement, pour des gens qui n’ont jamais vu de leur vie et qui ont toujours été protégés par leurs parents et leur éducation, cela leur permet de s’exprimer sur un terrain de façon autonome sans canne blanche, sans chien guide. C’est sûr que quand on joue, on ne pense pas au handicap : on joue.

En quoi la pratique de cécifoot vous a été utile dans la vie de tous les jours, que ce soit dans vos déplacements ou dans vos gestes quotidiens ?

En temps normal, quand on ne voit pas, on fait plus attention à nos autres sens. Le moindre bruit va être entendu plus facilement. Par exemple, nous sommes en train de discuter. S’il y a une autre conversation à 5 mètres de moi, j’y ferai attention inconsciemment. Quand on sait cela, le cécifoot nous oblige à brasser beaucoup d’informations, de beaucoup parler à ses coéquipiers, écouter nos adversaires, le gardien, le coach… On est obligé de traiter beaucoup d’informations en même temps. Et c’est vrai que dans nos déplacements quotidiens, on est plus alertes, sans se forcer.”

Comment est-ce que vous arrivez à vous situer sur le terrain, et par rapport à vos coéquipiers ?

Notre terrain est un mélange de five et de futsal : il mesure 40 mètres par 20 mètres, et on a des barrières latérales pour pas que le ballon sorte trop souvent. Cela nous aide beaucoup : ceux qui jouent sur les côtés s’en servent pour se donner une orientation et se repérer. Le terrain est divisé en trois zones. Devant nos buts, une zone où seul notre gardien voyant peut nous parler, et nous aider à nous diriger et nous aiguiller. Dans la zone du milieu,  c’est le coach qui donne la voix avec un langage similaire au football classique. Dans la dernière zone, la zone offensive, il y a une personne appelée le guide offensif. Elle est située derrière les buts et elle va nous donner la direction du but, et nous donner des indications sur des choses qu’on arrive pas à percevoir soi-même. De par sa position, on sait toujours où se trouve le gardien adverse et où on doit marquer. En plus, le ballon a des grelots qui font que dès que le ballon est en mouvement, il fait du bruit. Enfin, il y a une règle essentielle en cécifoot : si je suis en possession du but et que je vais pour marquer un but, le défenseur en face de moi est obligé de se signaler en criant “voy” (j’y vais en espagnol). Si cette personne-là me pique le ballon sans avoir rien dit, l’arbitre considère que c’est une faute. C’est comme si un fantôme te piquait le ballon.

Jérôme Penisson à l’entraînement. Crédit : Fausse Touche

Entre joueurs, quels sont les moyens que vous utilisez pour communiquer ?

Déjà, celui qui récupère la balle ou le perd doit le dire aux autres. Par exemple, si j’ai le ballon et que je le perds sans en informer mes coéquipiers, ils vont penser que j’ai encore la balle. On est obligés de tout décrire, c’est important pour les phases de transitions offensives ou défensives. Il y a des choses que l’on travaille à l’ entraînement. Par exemple, si je suis bloqué sur un côté et que je vais faire une passe en retrait, je vais dire “soutien !”. On a des mots entre nous, on parle beaucoup, en utilisant des mots. Parfois avec la fatigue, on l’oublie un peu et c’est là qu’on se prend des buts. Cela demande beaucoup, beaucoup de concentration. À la fin des matchs, on est fatigués physiquement, et rincés dans la tête !  Il y a beaucoup d’informations à traiter, il faut que ça aille vite, que la communication soit bonne et forte.

Il joue défenseur, mais capable de jouer à tous les postes « philosophie futsal”

Vous qui avez fait la transition entre football voyant et cécifoot, est-ce qu’il y a des avantages ou des inconvénients dans la pratique du cécifoot à avoir déjà vu ?

Il y a deux écoles. D’abord, celle de ceux qui, comme moi, ont perdu la vue progressivement. Si on me dit de faire une transversale, je vais tout de suite comprendre. Je vais donc avoir un avantage de compréhension. Par contre, je vais avoir des mauvaises habitudes de voyant, parfois compliquées à perdre. En cécifoot, on ne peut pas se permettre de pousser le ballon : il est souvent très près du pied pour sécuriser la possession et éviter les chocs avec les adversaires. Ensuite, celle de ceux qui n’ont jamais vu. Eux doivent apprendre des choses qui peuvent paraître simples quand on a déjà vu, comme faire un contrôle ou faire une passe de l’extérieur du pied. C’est compliqué au début, mais ils n’ont pas les mauvaises habitudes de voyants. L’un comme l’autre, il y a des avantages et des inconvénients.

Comment s’est développé le club de Nantes ?

La section malvoyante a été ouverte en 2006, et la section non-voyante en 2011. À la base, on s’appelle le ‘Don Bosco Cécifoot Nantes’, et on est issus d’un club omnisport. Depuis quelques années, on a eu quelques contacts avec le club professionnel du FC Nantes. Chaque année, on allait voir les catégories U16 et U17 afin de les sensibiliser au handicap, en les mettant en situation avec un bandeau. En 2020, le FC Nantes a créé sa fondation pour aider les personnes en situation précaire ou de handicap. C’est donc naturellement qu’un partenariat a été créé entre Don Bosco et le FC Nantes. Depuis, on s’appelle le ‘FC Nantes Cécifoot’, on porte les équipements du club, et on a une petite aide financière afin de faire nos déplacements. Cela nous apporte une légitimité pour les sponsors, et la partie médiatique également. La preuve : vous me contactez (rires). En six mois, on a eu beaucoup plus de sollicitations, avec les médias locaux et les radios.

Qu’en est-il en termes de staff ? Et d’entraînement ?

Il est bénévole. Notre entraîneur actuel est un ancien joueur du club, qui a une approche du handicap et du football. Autour de lui, il y a des personnes diplômées dans la préparation physique. On a également un ancien joueur qui vient les suppléer. On s’entraîne dans un terrain five qui n’est pas aux dimensions. Je dis tout le temps qu’on a l’impression de s’entraîner à Roland Garros sur une table de ping-pong. Mais c’est déjà une petite structure qui nous permet de nous entraîner dans un cadre sécurisant. On fait des choses très simples proches du football voyant et complètement classique : des toros, un travail sur les duels, les contrôles, les passes, les frappes… C’est évidemment adapté, mais dans la terminologie, c’est comme du football.

Selon vous, existe-t-il des perspectives de professionnalisation de la discipline ?

J’ai du mal à le voir car l’économie du cécifoot est légère et nous sert à faire nos déplacements qui nous coûtent très chers. Néanmoins, peut-être que les clubs auront un statut quasi semi-professionnel, et s’entraîneront dans de meilleures conditions. Depuis quelques années, des terrains permanents se créent. Avoir un terrain avec des barrières mobiles, c’est très compliqué à mettre en place. Souvent, les clubs s’entraînent dans des ‘city’ adaptés, un peu à l’arrache. Quand tout le monde aura des terrains dédiés à la pratique, on pourra s’entraîner davantage et plus facilement. S’il devait y avoir une professionnalisation, ce serait d’abord par la structuration. On espérait que Paris 2024 donne une impulsion, soit une aide mais dans l’état, ça traîne un peu. On est déjà en 2022, et pour construire des terrains, il faut au moins un an, voire un an et demi ! Et on sait que le temps politique est très long. Si on a un terrain en 2023, ce sera difficile de former des joueurs en un an pour l’équipe de France. Ce sera surement pour 2028, ou après.

De même, être professionnel, ça demande un investissement conséquent. À Nantes, je suis le seul à être en Équipe de France et à avoir un statut de sportif de haut niveau. Je m’entraîne en conséquence et pour des échéances internationales. Comme on est le seul club de la région, j’ai des coéquipiers qui ont une vision du cécifoot un peu plus tranquille, avec une hygiène de vie classique. L’aspect professionnel se situe surtout sur la sélection, où on nous demande des tests d’efforts, on a un suivi médical. Avec Nantes, on est un peu plus cool.

Sur le plan du cécifoot, comment se déroule un championnat et quelles sont les divisions existantes ?

Il existe différents championnats selon la catégorie visuelle, comme en athlétisme. Plus le chiffre est petit, plus la vue est basse. Nous on est dans la catégorie B1, avec le bandeau sur les yeux. Et il y a la catégorie B2/B3, et eux jouent avec leur reste visuel. Nous concernant, il y a une poule nord et une poule sud, avec des matchs aller-retour et une phase finale avec un format de play-offs. Les matchs sont souvent regroupés sur un week-end, afin de minimiser les déplacements.

Quels sont vos objectifs dans le championnat ?

Notre objectif cette année, c’était de terminer 4ème sur notre poule de cinq, car les trois poursuivants sont hiérarchiquement au-dessus. On a pas une équipe de haut de tableau. En Coupe de France, on aimerait faire un beau parcours, car on est finalistes en titre. Notre principal objectif, c’est de faire progresser nos joueurs. On a pas mal de jeunes joueurs qui ont besoin de progresser, et qui peuvent prétendre à l’équipe de France espoirs (Ousmane Diallo a été sélectionné pour la première fois en EdF espoir récemment, NDLR). On aimerait, comme d’autres clubs en France, créer une académie de cécifoot, et lancer des entraînements pour les jeunes de 8 à 16 ans (âge minimal pour jouer, NDLR). Ce serait très bien pour eux, mais également pour notre équipe, afin d’avoir une relève et pérenniser le club.

Avec Paris 2024, j’imagine que l’objectif est de faire un beau parcours à domicile, et pourquoi pas décrocher une médaille d’or ?

En revanche, en 2012, on a été vice-champion olympique. En 2016, nous n’étions pas qualifiés. Et lors de notre dernière olympiade, on a fini derniers, car le niveau mondial a beaucoup augmenté. Comme on est à domiciles, on est déjà qualifiés, mais aura lieu au mois de juin un championnat d’Europe qui nous servira de préparation. On a eu deux stages à Lens, là où on s’entraîne depuis 2018. C’est un peu notre Clairefontaine à nous. On va viser un podium à domicile, c’est évident. Mais il y a beaucoup d’équipes très fortes : le Brésil, l’Argentine, l’Allemagne, l’Espagne, la Turquie…
La particularité, c’est que dans les pays occidentaux plus riches, la médecine est développée, et la déficience visuelle est mieux soignée. Et dans des pays en voie de développement, on a beaucoup plus de non-voyants, et ils ont donc un vivier plus important. Cela explique qu’il y a beaucoup de concurrence entre les pays d’Afrique et d’Asie également, tandis qu’en Europe, on régresse un peu.

Merci à Jérôme d’avoir pris le temps de répondre à nos questions et de nous accueillir au centre d’entraînement.

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