Supporterisme en France, entre passion et privation

Alors que cette saison de Ligue 1 est particulièrement marquée par les débordements dans différents stades, la question de l’encadrement des supporters refait surface. La joie que les fans éprouvaient à l’idée de revenir dans les tribunes après près d’un an de huis-clôt dû au Covid a rapidement laissée la place à la colère suite aux exactions de certains. Dès lors, les tensions des supporters vis-à-vis de leurs homologues de l’équipe adverse, mais aussi vis-à-vis des autorités chargées du bon déroulement du match ont pris le dessus. La situation actuelle ne participe pas à la baisse de ces tensions, avec une administration perçue comme distante et jupiterienne, et des supporters de plus en plus à fleur de peau. 

Alors pour y voir clair dans ce marasme social, un rapide travail de définition s’impose. Du côté de l’Etat d’abord, le chef de la politique en matière de hooliganisme est le ministre de l’Intérieur. C’est lui qui, au côté des préfets et de la Direction Nationale de Lutte contre le Hooliganisme (DNLH), est chargé de faire en sorte que les rencontres sportives puissent se dérouler dans les meilleures conditions. Du côté des supporters, la définition est plus complexe. Ainsi, si toutes les personnes se rendant fréquemment au stade peuvent se voir attribuer cette qualification, il faut en réalité affiner cette définition. En effet, rien qu’en observant les positionnements à l’intérieur même du stade, il est possible de différencier des supporters que nous qualifierons de « traditionnels » avec ceux qui, au sein des virages, sont les plus investis et qui créent l’ambiance du match. Ces derniers que nous qualifierons d’ « ultras » sont ceux qui représentent le plus grand risque en terme de sécurité, selon les autorités, en raison de leur engagement dans le supporterisme. 

Le sujet de cet article ne sera donc pas de remettre en question l’existence des groupes « ultras », nécessaires à faire fonctionner nos stades de Ligue 1 et des stades de football à proprement parler. L’objet ne sera pas non plus de critiquer à outrance le fonctionnement des institutions qui tentent, tant bien que mal, de maintenir ce climat festif autour d’une rencontre tout en veillant au bon respect de chacun. Il s’agira plutôt d’une lecture objective de la situation actuelle, en s’inspirant parfois de ce qui est fait ailleurs, dans le but de proposer une analyse apaisée mais sans concession de la gestion du supporterisme en France. 

Ainsi, l’objectif de cet article sera d’expliquer comment concilier supporterisme et maintien de l’ordre public dans la France de 2022. Pour ce faire, il faudra d’une part expliquer le supporterisme à la française, avec ses évolutions. D’autre part, il conviendra de présenter la façon dont les pouvoirs publics s’organisent pour encadrer ces groupes de supporters de différentes natures. Enfin, il s’agira de présenter modestement des pistes d’évolution pour éviter que les événements du début de saison ne se reproduisent, tout en faisant en sorte que le libre exercice du supporterisme soit permis. 

Qu’est ce qu’un supporter et quelles sont ses motivations ? 

L’histoire du supporterisme et du hooliganisme n’étant pas réellement le sujet de cet article, on se contentera ici d’un simple rappel historique avant de s’intéresser à l’époque actuelle, cible du sujet. Les groupes de supporters se constituent réellement en France pour la première fois dans les années 1980, avec la formation du « Commando Ultra » à Marseille, regroupant les supporters les plus engagés de l’Olympique de Marseille. Les excès que les différents groupes ont pu commettre, ainsi que les grandes catastrophes du football de la fin du siècle et du début du millénaire ont contraint la classe politique à se saisir de cette nouvelle question. Ainsi, les pouvoirs publics de l’époque ont dû prendre des mesures à la fois pour sécuriser les rencontres et sanctionner les débordements et à la fois en amont, pour prévenir tout risque de débordement. Les juristes auront ici reconnus les mesures de police judiciaire et les mesures de police administratives. 

Le Commando Ultra, au stade Vélodrome, fait face aux spectateurs qui profitent du spectacle

Ces mesures de police doivent, par définition, s’appliquer à l’ensemble des supporters. Si cela semble être le cas des mesures de police judiciaire, les mesures de police administrative posent plus question. Dans le rapport d’information sur le supporterisme de l’Assemblée Nationale, les députés Sacha HOULIE et Marie-George BUFFET reconnaissent 4 groupes de fans. D’abord, les spectateurs, qui viennent plus pour voir du football que pour l’ambiance du stade et qui n’y contribuent donc pas ou peu. Viennent ensuite les supporters, qui font les déplacements avec l’équipe, viennent à la plupart des matchs de la saison et contribuent à l’ambiance. Les « ultras » constituent le troisième groupe. Cantonnés aux virages, il viennent pour l’ambiance du stade plutôt que pour le match en lui-même (en témoigne leur positionnement qui ne permet guère d’admirer la tactique) et sont les plus investis des supporters. Enfin, le quatrième regroupe regroupe les plus problématiques des individus présents dans le stade, les Hooligans. Ces derniers sont définis par le rapport comme venant au stade principalement pour la violence potentielle du lieu, et se désintéresse totalement du sport ou de l’ambiance, à l’inverse des 3 catégories citées précédemment. 

Dès 4 catégories que nous venons de citer, les Hooligans représentent les plus dangereux. A ne surtout pas confondre avec les Ultras, ils sont totalement désorganisés, détachés du sport et avec des motivations bien éloignées des autres. Ils représentent une menace pour les forces de l’ordre, chargées de maintenir le calme aux alentours du stade. Mais ils représentent aussi une grande menace pour les fans classiques se rendant au stade, ultras compris, en incitant les pouvoirs publics à agir fort, et parfois aveuglément pour calmer le jeu, quitte à imposer des sanctions en amont au 4 catégories de visiteurs pour être sûr de frapper les plus dangereux. Pour éviter ce phénomène, les pouvoirs publics choisissent donc la prévention plutôt que la réaction. En effet, l’objectif des Hooligans étant de se battre avec d’autres, leur arme principale est la provocation. Une mesure phare qui est encore appliquée par plusieurs préfectures en France est donc de lutter contre cette provocation en interdisant à des supporters d’une certaine équipe de porter le maillot de leur club dans les rues d’une autre ville. Cette mesure est l’illustration parfaite des choix des pouvoirs publics dans la gestion des supporters car elle fait pâtir toutes les catégories confondues, ne voulant en réalité en pénaliser que quelques uns. 

Un autre exemple démontrant le caractère aveugle des mesures anti-Hooligans est la politique menée en Angleterre, non pas cette fois-ci par les pouvoirs publics mais par les clubs eux-mêmes. Pour éviter de nouveaux débordements après les drames du Heysel et d’Hillsborough, il a été décidé de monter drastiquement les prix d’entrée dans les enceintes sportives. Ainsi, les visiteurs issus des classes les plus populaires d’Angleterre n’ayant plus les moyens de se rendre au stade, les risques de débordements sont cantonnés à l’exterieur, dans les villes, ou la répression est beaucoup plus simple. Malheureusement, pour 1 Hooligan écarté par cette mesure, c’est peut-être 10 ou 20 pères de famille qui ne peuvent plus emmener leur fils ou leur fille au stade. 

Quelles réactions pour les pouvoirs publics ? 

Il a souvent été reproché aux pouvoirs publics ne pas hésiter à prendre des mesures générales pour éviter les problèmes causés par quelques uns. Mais il existe d’autres possibilités, plus individualisées pour lutter contre la violence dans les stades.

Parmi ces mesures, la plus connues est probablement l’interdiction administrative ou judiciaire de stade. Cette mesure consiste à éloigner la personne dangereuse du stade, et en réalité de ses alentours, au moment des rencontres. Concrètement, il est prévu que la personne frappée par cette interdiction doivent se présenter au commissariat à chaque match pour prouver qu’elle n’est pas au stade. Une violation de cette règle entraine une très lourde amende. Les interdictions judiciaires peuvent paraitre justifiées, car elles viennent en complément d’une peine prononcée à l’encontre d’un individu qui se serait rendu coupable de d’infractions lors d’une rencontre sportive. Les interdictions administratives sont elles plus délicates. Il s’agit en effet ici d’interdir à un individu qui « « par son comportement d’ensemble à l’occasion de manifestations sportives », « constitue une menace pour l’ordre public ». C’est donc pour des faits commis dans des circonstances qui n’ont rien à voir avec le football que l’individu pourra être interdit de stade, en plus de sa peine. Cette mesure à été considérablement alourdie au fil des ans, avec des peines de plus en plus longues permises par la loi. Avec un pic à plus 500 interdictions de stade édictées en 2010, le chiffre avoisine aujourd’hui les 300. Le rapport de 2020 que nous avons déjà évoqué souligne à ce titre qu’aucune mesure de ce genre n’existe ailleurs en droit français.

A ces interdictions de stades administratives et judiciaires viennent s’ajouter depuis 2016 les interdictions commerciales de stade. Ces derrières présentent la particularité de ne pas être décidées directement par les préfectures, mais par les clubs eux-mêmes, suivants des critères assez flous. Cette loi de 2016 dite loi Larrivé permet aux clubs de constituer un fichier dans lequel les personnes concernées par ces mesures sont centralisées. Le point délicat dans cette mesure se trouve dans les critères utilisés par les clubs pour décider de placer ou non une personne dans ces fichiers. En effet, la loi prévoit que le club peut refuser de vendre un billet à toute personne contrevenant au règlement intérieur des stades. Ces règlements intérieurs, fixés par les clubs, sont très libres et changeants d’un club à l’autre. Cela pose donc la question de la légitimité des clubs à appliquer de telles sanctions, mais aussi d’égalité, les règlements intérieurs étant par définition propres à chaque clubs. Interrogé à ce sujet, l’ancien chef de la Direction Nationale de Lutte contre le Hooliganisme (DNLH) Antoine MORDACQ nous explique que de plus en plus, les clubs sont chargés de la sécurité à l’intérieur de leurs enceintes. A ce titre, les forces de police ne font qu’encadrer les supporters en dehors, et n’interviennent à l’intérieur du stade qu’en cas de débordement grave. Cette mesure d’interdiction commerciale est donc dans la lignée de cette volonté de responsabiliser les clubs dans la gestion de leurs supporters. 

Enfin, cet article est l’occasion de faire un focus sur une mesure qui a fait son apparition récemment et a été expérimentée en 2020. Nous avons déjà évoqués les fichiers contenant les noms des personnes interdites de stade, administrativement, judiciairement ou commercialement. Ces fichiers sont ensuite transmis aux services de vente, qui vérifient les noms sur chaque billet vendu. Mais si, pour une raison ou pour une autre, l’individu concerné par la mesure parvenait tout de même à rentrer, il était relativement indétectable. Pour faire face à ce phénomène, les caméras à reconnaissance facile font leur apparition dans les stades de France. C’est le stade de Metz qui s’est ici illustré, en expérimentant cette pratique pour la première fois il y a 2 ans. L’objectif affiché de cette mesure est clairement sécuritaire. Mais du côté des principaux concernés, cette pratique ne passe pas. Les supporters, par l’intermédiaire de l’Association Nationale des Supporters (ANS) ont déclarés qu’ils n’étaient pas des « rats de laboratoires ». De son côté, la Commission Nationale de l’Informatique et des Libertés a affirmé que cette mesure était totalement disproportionnée, soulignant notamment que les erreurs d’appréciation de la machine étaient fréquentes, et que cela exposait l’ensemble des supporters.

Le stade Saint-Symphorien de Metz, lieu d’experimentations sécuritaires

Quel supporterisme pour la France de demain ? 

Toutes ces difficultés longuement évoquées ne sont donc pas nouvelles, mais trouver une solution devient urgent. Pour ne pas laisser les choses s’envenimer, les pouvoirs publics comme les groupes de supporters doivent travailler de concert pour lutter contre la violence au stade, ennemie numéro 1 de notre sport. 

Dans un premier temps, une première piste de réflexion pourrait être de cesser de multiplier et d’intensifier les interdictions de stades, perçues comme de plus en plus subjectives et mal acceptées par les supporters. Si les interdictions judiciaires peuvent sembler cohérente, pour empêcher le risque de récidives, quid des interdictions administratives, prises en prévention de troubles éventuels ? Quant aux interdictions commerciales, leur manque de fondement légitime les rends difficilement acceptables. Toujours selon le rapport parlementaire, la durée de ces mesures à été multipliée par 12 en 10 ans, ce qui peut facilement sembler excessif. De plus, le critère de « comportement d’ensemble » en terme d’interdiction administrative semble beaucoup trop flou pour être réellement légitime. Enfin, à l’heure du XXIe siècle, devoir se déplacer jusqu’au commissariat de la ville concernée pour prouver que l’on respecte bien la sanction peut apparaître à certains comme une double peine. 

Dans un second temps, une meilleure communication de la part des autorités pourrait représenter une solution viable et pas si compliquée à mettre en place. « Meilleure », car cette communication existe. Selon le commissaire divisionnaire de la préfecture de police de Paris et ancien chef de la DNLH, Antoine MORDACQ, cette direction nationale a pour habitude de consulter les groupes de supporters avant les rencontres à risque. Du côté des préfectures, si le rôle d’intermédiaire avec l’Etat est rempli principalement par les clubs, cela s’explique par la responsabilité qu’on les clubs vis-à-vis de leurs supporters. En effet, en cas de débordement, les clubs ont une part de responsabilité et doivent l’assumer juridiquement. Il est donc compréhensible qu’ils s’engagent pour leurs supporters. Par ailleurs, les supporters eux-mêmes ont souvent des vues différentes avec la direction de leur club, ce qui risquerait de créer une vraie cacophonie sans grande avancée. Ainsi, simplement mettre en avant ces échanges et les raisons pour lesquelles les clubs restent des intermédiaires privilégiés serait un bon moyen de faire avancer les choses.

Enfin, il reste encore de nombreuses pistes de reflexion pour améliorer cette situation. Nous développerons ici le sujet des déplacements de supporters, qui fait parti des noeuds du problème. Il est de plus en plus fréquent de constater l’interdiction de déplacement de plusieurs groupes de supporters à travers la France. Cette interdiction est source d’une forte frustration puisqu’elle empêche les fans de voir leur équipe jouer, ce qui représente la sanction ultime à leurs yeux. A ce sujet, Antoine MORDACQ nous explique que si les préfectures ont la responsabilité d’encadrer les déplacements, seul le ministère de l’intérieur a la possibilité d’interdir purement et simplement. Ce détail a son importance car il renforce la solennité et la légitimité de l’interdiction. Mais contrairement aux mesures d’encadrement prises par les préfectures au cas par cas, cette mesure imposée d’en haut gagnerait sans doutes à s’expliquer plus en profondeur. 

Alors que les débats entre supporters et autorités sont de plus en plus houleux, la question semble avoir été comprise par les pouvoirs publics. A l’image du rapport ambitieux dans ses solutions de monsieur Sacha HOULIE et de madame Marie-George BUFFET, une volonté d’amélioration existe des deux côtés. Mais saura-t-elle se mettre en place prochainement, ou devrons nous nous habituer aux scènes du début de saison ? 

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