Lettre ouverte à Marcelo Bielsa

L’idylle est terminée. Après trois ans et demi de bons et loyaux services, Marcelo Bielsa quitte le Yorkshire et son club du coin, le Leeds United. Trois et demi d’aventure trépidante et de rêve pour les Peacocks, qui seront marquées à tout jamais par le passage du fou argentin. « L’homme qui a tout changé pour tout le monde.« , Patrick Bamford.

Le club et moi vous sommes éternellement reconnaissants.

Illan Meslier

Newell’s, le Chili, l’Athletic, Marseille et maintenant Leeds : c’est récurrent, à se demander si tu n’en fais pas exprès Marcelo. Encore une fois, ton départ est accompagné de louanges, d’applaudissements, d’hommages et de larmes des supporters dont tu as porté le blason, cette fois-ci après une période presque anormalement longue. Encore une fois, tous ces supporters, qui n’ont parfois que le football pour sortir d’un quotidien souvent compliqué, se remémoreront sourire aux lèvres ton passage sous leurs couleurs. Tu as ravivé la flamme qu’ils portent pour leur club. Tu as été la même figure transformatrice que Kevin Keegan à Newcastle United dans les années 90, un entraîneur qui a redonné de l’énergie à toute une ville et son club. Ne serait-ce pas là ta plus grande victoire ? Ce respect, cette unanimité, cette reconnaissance éternelle des personnes que tu as fait vibrer, un temps pleurer, le tout grâce, ou à cause du football ? Toi-même dis que « le football consiste à apporter du bonheur à ceux qui éprouvent des difficultés à trouver de la joie« . Je crois que tu as réussi ta mission une nouvelle fois. Tant pis pour l’armoire à trophées qui elle reste bien vide.

Fresque à l’effigie du Loco dans les rues de Leeds, par Andy McVeigh et Nicolas Dixon. (C. Recine/Reuters)

À titre personnel, elle a aussi eu ses effets sur moi : à 16 ans, je ne m’imaginais pas à chercher des liens de streaming de BT Sports 2 en qualité médiocre afin d’observer les dédoublements apathiques de Luke Ayling, le jeu long catastrophique de Pontus Jansson ou les centres au cordeau d’Ezgjan Alioski. Ces trois ans nous les avons vécus avec toi, des tartes que tu as collées à bien des coachs anglais, à la confrontation perdue face à Derby County pour la montée à la surprise générale en Premier League. Finalement, tu seras reparti pied au plancher la saison suivante, Patrick Bamford & Cie soulèveront le trophée grâce à une attaque de feu, mais aussi, et surtout une défense redoutable, la meilleure du championnat et de loin. Quand même étonnant pour un entraineur qui prône avant tout son propre déséquilibre afin de déséquilibrer l’adversaire.

Leeds, remonté en Premier League après 16 ans d’absence – Getty Images

À partir de là, tu étais déjà maître des lieux. Ramener Leeds en Premier League, des années et des années après y avoir pointé le bout de son nez pour la dernière fois, c’était déjà un exploit monumental à l’échelle d’un club devenu tant léthargique. On aurait pu alors se dire, et je le pensais sincèrement, que si tu parvenais à te maintenir, l’exploit en serait encore plus grand. Puisque cela ne suffisait pas, tes Whites ont terminé l’exercice à la 9e place, avec le titre de « meilleur coach de l’année » pour leur illustre entraineur. Avec 62 buts inscrits, Leeds a été un promu record en Premier League. L’idylle avait bien décidé de durer un an de plus. La fin de ta traversée fût grandement compliquée (16e de Premier League, trois récentes claques face à Manchester United, Liverpool et Tottenham à domicile, 5 victoires en 26 matchs), mais nul doute que les Whites ne t’en voudront jamais. Beaucoup d’entre eux ont d’ailleurs déclaré qu’ils préféraient redescendre à tes côtés que de se maintenir sans idées de jeu, sans philosophie forte. Même s’ils obtiennent le ticket pour un tour de manège supplémentaire en première division la saison prochaine, leur vie ne sera plus la même sans toi.

En parlant de tes aficionados, les mots du groupe du Leeds United Supporters’ Trust (LUST) via une lettre ouverte qui t’es dédiée sur son site internet sont exceptionnellement marquants : 

«Les trois années et demie qui ont suivi votre arrivée ont été une histoire qu’aucun de nous n’aurait pu écrire. Triomphe, échec et rédemption. Un retour en terre promise. Le football a toujours une façon mystique de tisser des récits, mais autour de vous Marcelo, ces histoires semblent prendre vie et deviennent des légendes que nous raconterons pour les années à venir. Des histoires comme celles-ci sont la raison pour laquelle nous aimons le football, et vous les incarnez plus que quiconque.

Alors merci, Marcelo. Pour le football que tu nous as apporté, pour les histoires que tu as écrites et pour les vies que tu as changées. Mais peut-être plus encore, merci d’être la personne incroyable que tu es. Gardez ces valeurs et ne faites jamais de compromis Marcelo, car vous êtes le symbole de tout ce que le football devrait être.

Tout ce qu’il reste à dire, après 1353 jours incroyables à la tête de notre club, c’est que nous t’aimons. Et tu seras aimé dans cette ville, et par les fans de Leeds à travers le monde pour toujours.

Merci, Marcelo.».

Des centaines d’autres supporters sont venus chanter ce nom, Bielsa, tout autour d’Elland Road, et des milliers d’autres ont posté des messages d’amour et de gratitude sur les réseaux sociaux.

Si Bielsa est Dieu, alors Pablo est Jésus – LEE SMITH / REUTERS

Et si seulement ce phénomène s’était arrêté aux supporters…les joueurs aussi en ont pris des baffes, footballistiques comme de vie. On se demande même ce que certains font à ce niveau : Liam Cooper, Stuart Dallas, Pascal Struijk, Luke Ayling pour ne pas les nommer. Un XI souvent plus proche d’un amalgame d’électriciens en reconversion professionnelle plus que de « vrais » footballeurs. Et comment ne pas évoquer le destin de Kalvin Phillips, que tu as totalement bouleversé. Passer d’un petit espoir d’une piètre équipe de deuxième division anglaise à un titulaire en finale d’Euro à la maison, on peut parler d’une belle progression. « Vous avez vu en moi ce que je ne voyais pas moi-même« . Difficile de mieux retranscrire ce lien indescriptible que le principal intéressé. Même Ben White, qui n’évoluait même plus sous tes ordres, y est allé de son petit hommage dès l’annonce. Ton capitaine Liam Cooper lui affirmera que « vous avez réuni un club, une ville et une équipe qui n’allaient nulle part. Je serai éternellement reconnaissant pour tout ce que vous et votre personnel avez fait pour moi et ma famille. Une légende du club de notre époque. Merci Marcelo. » De nouveaux joueurs ont rejoint le club, mais l’équipe qui plane actuellement au-dessus de la zone de relégation compte encore bien des membres du noyau dur du premier match de ton ère, face à Stoke City en août 2018. La carrière, la vie de tous ces joueurs, prédestinés à des carrières « moyennes », tu les as transformées en un peu plus de trois ans. Peu voire aucun des membres de cet effectif n’aurait du goûter à la Premier League. Finalement, ils même eu le droit d’atteindre son top 10, avec le rêve d’atteindre les joutes européennes.

Pourquoi ? Parce que tu leur a amené, ou ramené espoir, fierté d’être un supporter ou joueur de Leeds United. À tel point que la ville est désormais gravée de ton nom. Les innombrables fresques qui ornent les murs de briques témoignent aussi de cet impact : ton visage, imprimé à jamais dans le cœur et la mémoire des supporters et tatoué sur de nombreux bras ou mollets, a été barbouillé sur les murs de Leeds. Après des années à se morfondre dans les tréfonds de la mystérieuse Championship, un Argentin schizophrène à lunettes y est venu poser ses valises et son café, et a fini par tout changer. Toujours pas de réponses en anglais malgré des petites tentatives peu fructueuses à tes débuts, mais un football et des objectifs totalement repensés. Le sportif a passé un cap certes, mais l’impact sur toute une ville est encore plus important. Il est rare qu’il y ait eu un lien plus fort entre les supporters et le coach. Plus que tout, je le répète, tu as permis aux fans de rêver à nouveau. Ton licenciement n’est pas simplement ressenti comme la perte d’un entraîneur, mais plutôt comme celle d’un ami.

Si tu as été autant apprécié dans le Yorkshire, c’est aussi grâce à ta disponibilité et humilité vis-à-vis de tous ces supporters. Beaucoup d’entre eux peuvent se targuer d’avoir discuté avoir leur coach, l’avoir croisé au supermarché avant de taper la discute, avoir bu un café ou regardé un match de football avec lui dans un bar du coin.

Leeds, marquée de l’empreinte de Marcelo Bielsa – Getty Images

Parler d’un entraîneur de football en des termes aussi révérencieux peut sembler hyperbolique, exagéré, presque maladif. Je l’avoue oui, je suis totalement atteint. Pourtant, ce que Bielsa a fait pour le club et la ville de Leeds transcende le sport à bien des égards. La mairie en a d’ailleurs largement parlé, cet impact a largement dépassé le cadre d’Elland Road. Sans vouloir être trop existentiel, même s’il ne peut pas s’en empêcher, il a poussé les fans à se demander pourquoi ils se donnent la peine de regarder leur club. Est-ce pour les trophées ? Non, vous êtes supporters du Leeds United du XXIe siècle. S’agit-il de marquer et de s’y accrocher coûte que coûte pour obtenir un résultat comptable ? Jamais de la vie. S’agit-il de divertissement, d’identité et de faire un doigt d’honneur à ceux qui vous traitent d’utopiques ? Bien sûr. Leeds est une ville populaire, ouvrière, le doigt d’honneur à ses oppresseurs, c’est l’une des meilleures choses qu’elle puisse faire. Marcelo lui a donné ce droit, le droit de se défendre. Après tant d’années de stagnation, des années de gaspillage et de colère, tu t’es avéré être l’antidote parfait. Tu as compris le club, l’idée de marcher envers et contre tous, marching on together.

Tu as été critiqué, parfois avec une intensité étonnante, par des personnes extérieures au club qui ne comprenaient pas pourquoi tu répondais que le meilleur moyen d’affronter l’adversité était d’améliorer le plan de jeu que de le changer, même quand tout allait mal. Mais ils ne pouvaient pas ressentir ce que les fans de Leeds ressentaient, ce qui était vraiment tout ce qui comptait, et ton interprétation du football a contribué à changer la façon dont beaucoup de fans de Leeds te regardaient.

À LIRE : Marcelo Bielsa, au-delà des clivages

À deux doigts de fondre en larmes lors des dernières accolades avec des supporters venus à sa rencontre avant son grand départ de Thorp Arch, le centre d’entraînement du club, Marcelo Bielsa part de Leeds avec le cœur lourd, porté par l’amour des Peacocks. Avec son départ, ces Whites sont désormais devenus des “veufs de Bielsa”, surnom inventé par suiveurs de la sélection chilienne après le départ de leur sélectionneur. Nostalgie, presque deuil, voilà ce à quoi fait référence cet étrange pseudonyme. Tu laisses et laisseras à jamais à Leeds une trace indélébile, bien plus marquante que celle déposée partout où tu es passé auparavant, Marcelo. Leeds n’en est qu’au début de ce processus sans doute douloureux, qui consiste à accepter la vie post-Bielsa, une vie qui ne sera plus jamais tout à fait la même.

Cette histoire aurait dû se terminer par un sourire, le même sourire qui saluait les fans lorsqu’ils faisaient un tour dans les rues rougeâtres de Leeds, ou des enfants à qui il distribuait des bonbons de temps à autre, et par le même signe poli qu’il envoyait dans la direction de tous ceux qui chantaient son nom. Ce à quoi les fans de Leeds peuvent se raccrocher, c’est que la Lazio n’a eu que deux jours de Bielsa, Leeds en a eu 1 352, parce que Leeds a eu Bielsa. Ce n’était pas censé se terminer comme ça, mais toutes les belles histoires ne se closent pas forcément bien.

Marcelo, ta plus grande victoire ce n’est pas la montée en Premier League, c’est ça.

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