« Nombreux sont aujourd’hui en France les groupes ultras revendiquant un credo apolitique » : interview croisée de Olivier Laval et Ludovic Lestrelin

Alors que les incidents se multiplient dans les gradins et sur les pelouses, les fanatiques sont plus que jamais dans l’œil du cyclone. Toutes ces récentes affaires prouvent que la mentalité hooligan est loin d’avoir été éradiqué. Un ultra n’est-il qu’une version édulcorée du hooligan ? Après notre article sur les implications sociales et politiques du supporter (extrême) au cours du temps, voici les entretiens complets réalisés pour le finaliser.

Comment distingue-t-on un ultrà d’un hooligan ?

OL : Ces deux formes de supportérisme radical connaissent tout d’abord des origines géographiques différentes: le mouvement ultrà est né en Italie alors que le phénomène du hooliganisme se rattache à l’Angleterre. Au-delà de cet aspect, tout différencie ces deux tribus des stades hormis la violence qui, si elle résume le hooliganisme, ne concerne que certains ultras et de façon épisodique.
Le mouvement ultra peut être décrit sous certains grands aspects que l’on ne retrouve nullement s’agissant de son homologue anglais:
– une animation ostentatoire des tribunes via des tifos, tifos autofinancés grâce aux sommes dégagées de la vente de produits (écharpes, T-shirts etc…) à l’effigie du groupe;
– une structuration officielle (cartes de membres , bureau avec président etc…) là où le hooliganisme ne rassemble que des bandes informelles;
– une politique revendicative vis à vis des instances du foot, des clubs et des autorités (volonté de sauvegarder un foot populaire avec des billets abordables, opposition aux mesures répressives du type interdictions de déplacement, combat pour le respect du patrimoine immatériel des clubs que sont les couleurs du maillot, le logo du club etc…);
– le développement d’actions caricatives (récolte de jouets pour Noël, maraudes pour aider les sans-abris, mobilisation lors de catastrophes comme à Gênes par exemple pour déblayer la ville dévastée par des coulées de boue).

Les ultras sont-ils amenés à être violents ?

OL : Le mouvement ultra est né en Italie dans les années 60 marquées par l’agitation sociale et étudiante. Cette agitation s’est propagée aux stades, les acteurs étant souvent les mêmes dans les artères des rues pendant les manifestations le samedi puis le dimanche dans les tribunes.
Les noms des groupes (on pense en particulier aux Brigate Rossonere du Milan faisant référence au groupe terroriste des années de plomb des Brigades Rouges), les chants (allusion à la violence explicite tirée de l’agitation politico-sociale en Italie), les emblêmes (têtes de mort par exemple cf. Encore les Brigate Rossonere) relèvent du registre de la violence symbolique. Dans le même registre, dans les tribunes italiennes, on organise régulièrement l’enterrement de l’équipe adverse en exhibant des cercueils aux couleurs de l’adversaire du jour. Cette violence symbolique consubstantielle au mouvement ultrà s’accompagne aussi parfois d’une violence physique que certains de ses acteurs assument explicitement (cf. le slogan “basta lame !” => “Plus de couteaux !” sous-entendu on se bat uniquement à poings nus). Pour autant, faire des ultras des acteurs violents sans exception relève de la myopie volontaire tant sont nombreux les ultras dont les motivations se limitent à supporter leur équipe de façon passionnée et constante. Le manichéisme est donc à écarter ici sauf à tomber dans le cliché racoleur propre à certains médias et acteurs institutionnels.

LL : Pour ce qui concerne les deux premières questions, je vous renvoie au Livre vert du supportérisme, que vous trouverez facilement en ligne au format PDF (rapport rendu en 2010 auprès de Ministère des sports). Vous y trouverez des explications sur les différences ultras / hooligans, sur le fait que oui les ultras peuvent avoir recours à la violence verbale et physique et enfin sur le fait que ce sont deux catégories de supporters aux frontières non étanches. Au contraire, c’est poreux.

Peut-on considérer comme ultras les supporters marseillais ayant envahi la Commanderie ?

OL : Question épineuse dès lors que nous n’étions pas sur place pour juger de la composition du public présent. Des supporters lambdas tout comme des ultras devaient être rassemblés à la Commanderie à l’appel d’associations de supporters. Faire pression via des banderoles ou des rassemblements sur les lieux de vie des clubs (camp d’entrainement, siège) est habituel chez les ultras et participent de leur volonté d’être un réel acteur du club au-delà des 90 minutes d’un match. Pour autant, les débordements recensés ont pu être le fait de tout type de supporters.

A LIRE : Lorsque l’institution est en danger, seuls les supporters sont en mesure de la sauver – Récit du débordement de la Commanderie

Quid de la politisation et présence éventuelle de l’extrême droite dans les tribunes ultras ?

OL : Comme déjà expliqué, le mouvement ultra, né en Italie, est intrinsèquement lié aux années de plomb et à l’agitation étudiante et sociale dans le pays. Parler de politisation du mouvement ultrà est donc au regard de sa genèse un pléonasme. Cet élément posé, deux précisions sont à apporter.
En premier lieu, nombreux sont aujourd’hui en France les groupes ultras revendiquant un credo apolitique au sens d’une absence de positionnement sur l’échiquier politique. Dans ces groupes, pas de croix celtique ou de Che Guevara, le seul motif de rassemblement derrière la bâche est le soutien inconditionnel à l’équipe. Parmi les groupes ultras politisés aujourd’hui (on ne parle pas des bandes informelles), on doit, à mon sens, distinguer la situation italienne et française. En Italie, la quasi-totalité des groupes politisés à leur création dans les 60s/70s étaient, à l’image de la jeunesse de l’époque, marqués nettement à gauche. Tel n’est plus le cas aujourd’hui où on l’on recense un nombre certain de groupes aux convictions d’extrême droite (certaines curve à l’origine à gauche comme de la Juventus ont ainsi basculé à l’autre extrême du spectre politique) et de rares groupes encore à gauche (à Pisa par exemple). En France, l’affichage de symboles politiques de droite en tribunes n’est plus d’actualité de la part des groupes ultras (encore une fois on parle ici des groupes et non des bandes informelles de Metz, Strasbourg, Lyon et autres). Cependant, certaines tribunes sont reconnues pour pencher plutôt à droite comme à Nice ou Lyon mais là encore, cette propension ne doit pas amener à conclure que les centaines voire milliers de supporters actifs rassemblés dans ces tribunes se reconnaissent et encore moins revendiquent une idéologie particulière. A l’image du Kop de Boulogne du PSG qui, de façon erronée, a longtemps été réduit à quelques extrémistes, là où la diversité était de mise (les Boulogne Boys, moteur de la tribune étaient par exemple strictement apolitiques tout au moins jusqu’au mitan des années 90), la nuance et la complexité sont indispensables quand la question de la politisation d’une tribune est évoquée.

LL: Quant à la politisation, c’est une vaste question. Attention à ne pas se laisser « aveugler » par des cas spécifiques étrangers. Sur la France, on peut dire que les idées d’extrême droite sont minoritaires en tribunes mais n’ont pas disparu de certains groupes ultras et hooligans. Elles sont moins visibles que dans les années 1980 et 1990 car elles s’expriment de manière détournée via l’usage du drapeau national, de lettrages ou de symboles reconnaissables par des initiés. En revanche, la réalité est préoccupante dans d’autres pays, en Italie ou en Europe de l’Est notamment où s’affichent des slogans et signes d’inspiration néofasciste ou néonazie.


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