La Bundesliga ou le protectionnisme à l’échelle footballistique

Le Bayern Munich est certainement le club le plus en forme de ces deux dernières saisons. Avec des joueurs de classe mondiale chaque poste, un sextuplé historique l’année dernière et des records qui ne cessent de tomber, le club bavarois revient sous les projecteurs après un début de décennie plus compliqué. Mais quid de son championnat, la Bundesliga ? Ce championnat, qui existe depuis 1963, peine en effet à vendre sa marque à l’international. La concurrence avec les cadors européens que sont la Premier League, la Liga, la Serie A et plus récemment la Ligue 1 est rude. Elle s’explique par des critères objectifs, comme par exemple le montant des droits TV en Allemagne qui sont bien inférieurs à celui des championnats précités. Mais elle pourrait également par des critères plus subjectifs, comme l’attractivité du pays, le jeu proposé, la domination écrasante de certains (d’un certain) clubs sur les autres ou encore le manque récent de réussite des clubs allemands sur la scène européenne. 

Pourtant, ce championnat est bien plus palpitant qu’on ne le pense, avec des clubs à l’histoire riche, sans pour autant délaisser les innovations. En adoptant un mode de fonctionnement beaucoup moins internationalisé que les autres championnats, la Bundesliga garde ses traditions, dont la règle du 50+1 est l’élément le plus symbolique, mais adapte le football moderne à sa sauce pour se maintenir années après années dans l’élite. Plaidoyer en faveur ce championnat, largement sous-estimé mais loin d’être inintéressant pour autant. 

Objectivement, la Bundesliga ne fait rien comme les autres… 

La Bundesliga tire son épingle du jeu par sa différence. Dans la forme d’abord, les championnats européens de première division fonctionnent en majorité à 20 équipes. Notre championnat, lui, ne regroupe que 18 équipes, soit 2 de moins que ses concurrents. Ce fonctionnement n’est pas anodin, car il permet une économie de 4 matches pour les équipes, ce qui n’est pas négligeable en particulier pour ceux qui jouent l’Europe. Dans un monde ou les équipes sont contraintes de jouer de plus en plus de matches, et où les joueurs eux-même commencent à pointer du doigt cet enchainement trop intense, la Bundesliga dénote. Il permet également une meilleure répartition des « droits télé » entre les clubs, le gâteau étant divisé en 18 et non en 20. C’est notamment pour cette raison que les dirigeants de la Ligue 1 ont décidé de passer eux aussi à 18 clubs dans l’élite, suite au scandale Mediapro. 

Mais ce choix a un net désavantage, qui se traduit au nombre de buts marqués. En jouant 4 matches de moins que leurs concurrents européens, les allemands produisent mécaniquement moins de statistiques. On se rend compte de ce phénomène en regardant de près le palmarès du Soulier d’Or européen. Après avoir passé 10 ans en Liga, ce trophée revient à Ciro Immobile en 2019 et Robert Lewandowski en 2020. Si l’on était de mauvaise fois, on pourrait dire que c’est le nombre de matchs joués qui sauve l’attaquant italien, 36 buts pour lui contre 34 pour le Polonais, avec 4 matches de championnat de moins. Lewy se vengera toutefois la saison suivante en ramenant le trophée en Allemagne pour la 1ère fois depuis 1997. En voulant un système différent, la Bundesliga paye le prix en se retrouvant loin derrière les anglais et les espagnols en terme statistiques. Mais pour observer le vrai niveau des attaquants de BuLi, et puisqu’on a le temps, allons observer ces statistiques en compétition européenne, ou tous les clubs sont à égalité. Depuis 1993 et le format habituel, la récompense de meilleur buteur de la compétition a été remportée 15 fois par un joueur de Liga (Messi et Cristiano Ronaldo en ont 11 à eux deux), 5 fois par un joueur de Premier League et 3 fois par un joueur de Bundesliga, dont les deux derniers. Ces chiffres placent le championnat allemand à égalité avec la Serie A et légèrement devant la Ligue 1 qui n’en compte que 2. Une réalité handicapante dans un monde où la statistique prend de plus en plus de place.

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Autre particularité de ce championnat, la règle du 50+1. Cette règle n’existe dans aucun autre championnat et garantie aux supporters allemands une maitrise sur leur club que les supporters français, anglais, espagnols et italiens n’ont pas. Si les systèmes de Socios, répandus notamment à Barcelone et Madrid, peuvent se rapprocher de ce système, on reste loin de la généralisation à la mode allemande. 

Concrètement, cette règle introduite en 1998 empêche le propriétaire d’un club de Bundesliga de posséder plus de 50% des parts du clubs. Impossible donc d’être actionnaire majoritaire dans le club, peu importe le montant du rachat. Les propriétaires partagent le pouvoir avec les fans du clubs, qui payent une cotisation. Ainsi, cette règle rend impossible tout rachat complet comme le Paris Saint Germain ou Manchester City ont pu connaître, et plus récemment Newcastle. Le seul moyen légal de contourner cette règle est d’être actionnaire du club depuis plus de 20 ans, et donc d’avoir prouvé que le bien du club était le premier objectif, avant les profits. Le Bayer Leverkusen et Wolfsburg avec Volkswagen rentrent dans cette catégorie. Récemment, cette règle a été mise à mal avec l’arrivée dans l’élite du RB Leipzig. Pour contourner cette règle et garder le contrôle, le groupe a décidé de fixer le prix des cotisations à 1000 euros, contre 62 euros à Dortmund par exemple. Ce prix élevé empêche les supporters « classiques » d’accéder au CA. Seuls les salariés de l’entreprise sont prêts à débourser une telle somme, ce qui fausse complètement la règle. Comme toute règle, le 50+1 présente des avantages et des inconvénients. L’avantage principal est que le club, par la présence de ses supporters au CA, reste très proche des fans. En siègent lors des conseil d’administration, les supporters font valoir leurs droits et leurs interêts directement, ce qui empêche une déconnection entre l’administration d’un club et ses fans les plus populaires, comme on peut le déplorer en Angleterre par exemple. Ce système, en étant généralisé aux deux plus grandes divisions allemandes, empêche qu’un club puisse économiquement dépasser les autres, et garde une certaine homogénéité dans le championnat. Privés de ce levier économique, les clubs ne peuvent se baser que sur leur prestige pour attirer des joueurs, ce qui renforce paradoxalement l’aspect compétitif du championnat. Cela permet également aux promus de deuxième division de ne pas être largués économiquement lors de la montée en première division, et aux autres de ne pas être écrasés par les clubs relégués de cette première division.

Mais le désavantage concurrentiel est tout aussi important. En effet, peu de gros investisseurs privés acceptent de prendre des parts dans un club dont il ne pourront décider de l’avenir qu’après 20 ans de présence. Selon le spécialiste français du sport Vincent Chaudel dans une interview pour le journal Suisse « Le Temps » : « Investir dans un club allemand aujourd’hui, c’est un peu comme effectuer des rénovations à vos frais dans l’appartement que vous louez, mais sans recevoir aucun pouvoir ou avantage en retour. ». Cette règle empêche donc les clubs allemands qui jouent le jeu d’attirer les investisseurs, et donc leurs capitaux. Réaction en chaîne, l’absence de capitaux empêche des recrutements XXL comme ceux pratiqués dans les pays voisins et donc pénalisent sportivement les clubs. On peut d’ailleurs noter à ce titre que le Bayern champion d’Europe en 2020 est composé de joueurs internes à la Bundesliga dans la majorité des cas, le plus gros transfert exterieur étant celui de Lucas Hernandez de l’Atletico Madrid pour « seulement » 80 millions d’euros. 

… ce qui a pour conséquences une médiatisation moindre malgré un championnat séduisant.

Ces dernières décennies, l’apogée de la Bundesliga est sans aucun doute la saison 2012-2013 et la finale de Ligue des Champions entre le Borussia Dortmund de Lewandowski et le Bayern Munich de « Robbery ». Cependant, depuis cette période faste et jusqu’à peu, avec le retour au plus haut niveau du Bayern, les clubs allemands ont eu du mal à s’imposer sur la scène européenne. On peut estimer que la faute revient à l’application de cette règle du 50+1 susmentionné. On l’a vu, cette règle cause une baisse d’attractivité des clubs allemands, aussi bien du côté des investisseurs que des joueurs, les clubs étant incapables de s’aligner sur les salaires anglais par exemple. 

Ce manque d’attractivité, pour les capitaux, les joueurs entraine en dernier lieu un désintérêt des fans étrangers. Un rapide tour sur les réseaux sociaux nous montre que les clubs allemands sont les moins suivis du top 50 avec seulement 4 représentants, contre 7 espagnols et 18 anglais. Les clubs italiens et français y sont également légèrement plus représentés.  

Ce manque de reconnaissance à l’international analysé en comparaison avec le remplissage des stades fait ressortir le côté excessivement protectionniste du championnat allemand. La volonté de privilégier le fan local au détriment involontaire mais forcé du fan étranger est propre à ce championnat, mais a un impact sur ses performances. De nombreux présidents de clubs estiment que c’est pour cette raison que leurs équipes ne parviennent pas à faire des bons résultats hors du pays et réclament l’abolition de cette règle. 

La Bundesliga domine largement le classement des affluences, tout en étant à la traine sur les réseaux

Cette vision très protectionniste du football se perçoit donc sur le plan purement sportif. L’année dernière, 6 équipes du top 10 du championnat avaient un entraineur différent de celui de cette saison. Chose amusante, seuls 2 viennent de l’étranger. Les autres « nouveaux » sont en réalité des habitués de la Bundesliga, qui occupaient la même fonction dans un autre club. Au delà de la venue, brève, de Van Bommel et de Jesse Marsch qui venaient respectivement des Pays-Bas et d’Autriche, on a pu retrouver Oliver Glasner qui passe de Wolfsburg à Francfort, Marco Rose qui quitte Gladbach et rejoint le Borussia Dortmund, Adi Hütter qui passe de Francfort à Gladbach, et bien sûr Nagelsmann qui passe de Leipzig au Bayern. Plus récemment, c’est l’ancien du Werder Florian Kohfeldt qui a été nommé pour remplacer Van Bommel. Dans ce jeu de chaise musicale, tout le monde se connait et se forme, à l’image de Nagelsmann encouragé par le coach principal d’Augsburg à entamer les démarches pour devenir entraineur, coach d’Augsburg qui n’était autre que Thomas Tuchel. Il en va de même pour les joueurs.

On l’a dit et répété, la mécanique du 50+1 gène fortement les clubs dans les recrutements internationaux. Ce climat protectionniste renferme la Bundesliga sur elle même, faisant transiter ses joueurs d’un club allemand à un autre. Si l’on reprend l’exemple du Bayern de la saison 2019-2020, on se rend compte que les piliers de l’équipe sont tous des purs produits Bundesliga. Pareil pour Dortmund ou encore Gladbach. Le microcosme Bundesliga ne permet pas beaucoup d’échanges avec les autres championnats, et joueurs comme entraineurs venant de l’étranger peuvent s’y casser les dents. On se souviendra par exemple du passage raté de Ciro Immobile au BVB, qui finira soulier d’Or avec la Lazio. A l’inverse un joueur comme Serge Gnabry ne parviendra pas à s’émanciper hors des frontières allemandes. L’ailier du Bayern Munich a en effet quitté le Werder pour Arsenal, avant d’être prêté à West Bromwich. Après un retour de prêt peu convaincant, l’allemand retourne au Werder, ou il se remet à performer et attire l’oeil des recruteurs bavarois. Côté coach, on se souviendra du passage de Pep Guardiola au Bayern qui n’aura pas eu les effets escomptés. A l’inverse, de nombreux coachs passés ou issus de la Bundesliga s’émancipent parfaitement à l’étranger. L’exemple de Guardiola rentre dans cette catégorie, mais Klopp reste la meilleure illustration. Grand théoricien du Gegenpressing en Allemagne, l’ancien entraineur du BVB est ensuite parvenu à exporter son système en Angleterre, ou Liverpool domine maintenant son championnat et l’Europe, avec un effectif qualitatif, mais loin des effectifs de superstars anglais, espagnols et français. On citera également Peter Bosz, qui utilise ses precepts de Leverkusen à Lyon, notamment dans l’utilisation des jeunes et Niko Kovac, qui après sont raté au Bayern est en train de relancer Monaco.

Côté jeu, la Bundesliga n’a rien a envier à ses collègues européens. Pour l’actuel sélectionneur de l’Allemagne et ancien entraineur du Bayern Hans-Dieter Flick : »J’ai l’intime conviction que la Bundesliga propose des matchs très attractifs et un jeu spectaculaire sur la durée. Franchement, elle n’a rien à envier aux quatre autres grands championnats« . Dans un entretient accordé à France Football, le tacticien vante les mérites du championnat et refuse de s’interroger sur le niveau des clubs allemands : « Au contraire, à mes yeux, la Bundesliga est devenue encore plus forte ces derniers temps. Wolfsburg et l’Eintracht Francfort sont des équipes de qualité qui ont le vent en poupe, Leipzig et Leverkusen ont un gros potentiel, et il ne faut surtout pas oublier Dortmund et Mönchengladbach. » Pourtant, derrière ces belles paroles, les actes ne sont pas toujours au rendez-vous et les équipes germaniques manquent souvent leur chance en Europe. Vraiment ? Rappelons que les allemands ont disputés 17 finales de Ligue des Champions, avec 6 clubs différents. Et si aucun de ces clubs n’a atteint les quarts lors de l’édition 2018-2019, il faut rappeler que c’est la première fois depuis 2006 que cela se produit. Comparée aux autres championnats, la BuLi n’a donc pas à rougir. Que ce soit au niveau du jeu proposé, des stars alignées ou encore des jeunes formés, les allemands sont toujours au rendez-vous.

La Bundesliga est un championnat bien particulier, et propose un jeu qui lui est propre. Adeptes du 4-2-3-1, les coachs qui se succèdent sur les bancs sont adeptes d’un jeu posé, de possession avec des attaquants de pointe lents qui lisent le jeu et prennent les bonnes décisions. Courir vite dans ce championnat ne suffit pas au vu de la dureté des défenses, et il faut avoir un jeu à la fois physique et technique pour avoir des résultats. C’est ainsi une véritable ode aux numéros 9 « à l’ancienne » à l’image d’un Lewandowski, Weghorst ou Haaland pour ne citer qu’eux. C’est aussi un championnat exigeant dans les buts, avec des très bons gardiens internationaux pour la plupart, et on citera ici Neuer, Sommer, Casteels et même Gulasci. C’est enfin un championnat qui fait une part belle à la jeunesse, peut être en raison de ce protectionnisme qui permet de faire percer les jeunes locaux plus vite. Le BVB est l’exemple type de la formation allemande, mais on retrouvera aussi très certainement Florian Wirtz et Jamal Musiala dans les hautes sphères du football mondial, où il retrouveront Kai Havertz, un autre allemand formé au pays.

En conclusion, la Bundesliga est un championnat sous médiatisé pour des raisons structurelles mais aussi pour des raisons médiatiques. Si les règles qui encadrent ce championnat sont bien particulières, elles permettent l’émancipation d’un jeu différent, réalisé par des acteurs différents et qui changent du football mondial. En faisant percer ses propres stars, la Bundesliga se fraye un chemin parmi les 5 grands, et ces efforts payent. Le Bayern Munich, égérie du pays, est en pleine réussite et permet de remettre un coup de projecteurs sur ce championnat. Que ce soit pour le bouc de Cologne, le mur jaune de Dortmund ou les performances de Lewandowski, les amateurs de football auront donc intérêt à (re)jeter un oeil à ce qui se passe outre-Rhin, et on leur promet qu’ils ne seront pas déçus. 

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