Les supporters, à l’écart du stade en France

La notion de supporter est complexe, souvent remise en cause par de longs débats ou par de rapides raccourcis via des termes comme « footix » ou « supporter du PSG depuis 2015 » ou même « hooligans dans certains cas ». Le supporter est selon la définition du Petit Larousse 1999 : « Personne qui soutient et encourage exclusivement un concurrent ou une équipe ». De nos jours, une vingtaine d’année plus tard, la définition devient : « Personne qui encourage une équipe, un concurrent ». On a perdu le terme « exclusivement » car entre-temps et en partie, le sport, particulièrement le football, est devenu un véritable fond commercial et il est important de s’interroger sur cette notion qui fuit petit à petit nos stades. Avec la crise de la COVID-19, le fossé s’est un peu plus creusé et le retour au stade va être un moyen de juger pleinement le comportement des personnes qui se rendent dans l’enceinte sportive. En effet, les événements ont forcé les instances du football à proposer les rencontres à huis clos durant la quasi-totalité de la saison 2020-2021. Ceci a réveillé, nous allons le démontrer avec des exemples, chez de nombreux amoureux du ballon rond un esprit supporter rarement vu. Mais elle a aussi démontré les failles d’un football tourné vers les revenus. A l’aube d’une saison où les portes des stades sont de nouveau ouvertes, quel est l’état de la notion de supporter en France ? Focus.

Le supporter au stade de la modernité.

Le football est un sport ultra populaire en France, qui éclipse notamment des sports collectifs comme le volleyball ou le handball français, récemment champions olympiques. Il n’y a pas eu de célébration sur les Champs-Elysées. Le football a sa place dans le paysage culturel français, mais avec quels traits ? La victoire française à la Coupe du monde 2018 a réveillé chez les Français une envie de suivre un peu plus ce sport, comme en 1998. Les licences ont explosé dès la rentrée dans les clubs amateurs. Cependant cet attrait a entraîné un autre effet, parfois néfaste pour les équipes de haut niveau, la pression et le jugement constant de la performance. L’exemple des Bleus à l’Euro 2020 est parfait. Tout observateur de football sait qu’il est difficile pour cette équipe de France de réaliser la même performance qu’en 2018. Trop de facteurs entrent en compte et la liste comporte notamment l’effet de surprise qui n’est plus là, une saison longue pour certains (Griezmann, Kanté, Varane, Hernandez), des choix malvenus de la part du sélectionneur, et de nombreux autres facteurs qui influent bien plus qu’un simple pénalty manqué de la part de Kyllian M’Bappé. Malheureusement, c’est une véritable déferlante de haine et de déception qui s’est abattu sur les épaules du joueur de 22 ans, encore jeune malgré ses performances. Beaucoup de personnes habitant en France ont assimilé l’échec d’une équipe à ce seul raté durant le huitième de finale perdu contre la Suisse. C’est pour ce constat que cet exemple est développé : le football, sport collectif, est beaucoup trop jugé en France et dans le monde, comme un sport où des individualités s’expriment. Cette vision est de plus en plus mis en avant par l’action des médias et des réseaux sociaux, qui créent des compétitions entre joueurs comme le nouveau duel d’espoirs entre Mbappé et Haaland, qui sont pourtant deux profils aux styles de jeu bien différents. L’arrivée possible de Lionel Messi dans un nouveau club entraînera irrémédiablement l’arrivée de milliers de fans derrière cette équipe. À la suite des rumeurs, le PSG a gagné 200 000 abonnés sur Instagram en quelques minutes. Dans le même temps, le FC Barcelone en a perdu autant. Coïncidence ? Le football est traité sur les réseaux d’une manière bien particulière, où chaque personne peut donner son avis, anonymement et parfois violemment. Malgré leur expérience professionnelle inexistante, certains « twittos » se permettent de critiquer la performance de certains joueurs. Les réseaux sociaux sont encore plus néfastes que la presse à l’époque où Internet n’était pas aussi développé. Cela peut affecter tout un club, du simple salarié voyant les moqueries sur un joueur au président du club.

Comparons d’ailleurs aux années 1990, peut-être les plus belles du football français sur la scène européenne et mondiale. Les équipes étaient soutenues au stade car entrer dans l’enceinte représentait beaucoup. C’est un sentiment bien particulier, que certains peuvent ressentir encore aujourd’hui : sentir l’odeur des baraques à frites devant le stade, apprécier l’effervescence avant d’entrer, ressentir le stade en pénétrant dans les tribunes, porter les bâches ou participer au tifo du kop ultra avant l’entrée des joueurs, chanter à s’en crever les poumons pour son équipe, protester les décisions arbitrales, féliciter nos protégés dans les victoires comme les défaites. Ces choses-là disparaissent petit à petit. C’est un effet avec des tribunes où les prix augmentent, privant possiblement des personnes à faible revenu de stade, et de facto entraîne une classe sociale supérieure à venir au stade. Le football n’est plus aussi populaire qu’à l’époque. Prenons l’exemple du stade Saint-Symphorien en Ligue 1 et d’un match opposant le FC Metz à Clermont Foot 63, l’affluence du match ne sera pas à guichets fermés mais elle constitue une base solide. C’est-à-dire que si le FC Metz reçoit le PSG, on ajoute à cette base un nombre de curieux ou de fans du PSG dans la région. Le prix des places connaît une hausse de plus de 10 euros minimum sur la moyenne dans la plupart des stades lors de la venue du PSG. C’est un privilège qui n’est pas donné à tous. C’est un fait et cela existe depuis les débuts de la professionnalisation du football en France. C’est le cas pour plusieurs clubs mis à part l’OL, le PSG et l’OM qui sont clairement uniques. De nombreux supporters sont dispersés sur le territoire car ils ont été ou sont au top depuis les années 2000, comme l’a pu l’être l’ASSE avec les anciens. Il ne faut pas généraliser ce point, mais contrairement à l’Angleterre ou l’Allemagne, où les stades sont pleins à plus de 75 % à chaque réception, la France est un mauvais élève. Il suffit de regarder en tribunes pour le stade Pierre Mauroy, le Matmut Atlantique ou encore l’Allianz Riviera lorsque ce n’est pas un cador du championnat. Les causes de cette absence de public peuvent être les prix, en hausse globale en France, la grandeur du stade par rapport aux nombres de supporters venant au stade, le désintérêt local pour le football, le mécontentement des supporters vis-à-vis des résultats ou le manque d’espace pour les groupes ultras. Tous ces arguments montrent à quel point le football n’est plus un facteur social comme il a pu l’être par le passé en France. Être supporter était souvent synonyme d’amour pour le club local, aujourd’hui on peut supporter un club à des kilomètres de son domicile. Les effets de la diffusion de l’information et des images ont permis d’aimer le FC Barcelone ou le Bayern München. Ce phénomène s’inscrit dans le processus de mondialisation globale. Le football a connu sa grande évolution mais le projet avorté de Super League a prouvé qu’une nostalgie existe toujours chez certains. Le football local, en contradiction avec les revenus des clubs professionnels, est en perdition face à l’urgence financière et aux aléas avec lesquels vivent les clubs semi-professionnels ou amateurs. On pense ici aux nombreux clubs qui n’ont pas pu jouer durant la crise du COVID-19 ou encore à l’US Concarneau qui a récemment vu ses terrains d’entraînement envahis par des gens du voyage à une semaine de la reprise. C’est grâce à ces clubs que le football français reste si particulier. En effet, en comparaison avec leurs voisins, les clubs amateurs français arrivent plus souvent dans les derniers tours de la coupe nationale. On ne connaît rarement Quevilly 2012 ou Les Herbiers 2018 en Allemagne, en Angleterre ou en Italie. Cela permet de mettre en lumière au niveau local le football et de trouver des supporters, peut-être d’une nuit, à ces clubs qui rendent leurs régions fières durant une épopée. Le football reste un fabuleux moyen de réunir en France.

A l’écart du stade, le supporter survit encore, mais pour combien de temps ?

Et ce qui fait le spectacle dans les stades, même si la saison à venir s’annonce meilleur au niveau du jeu en Ligue 1 Uber Eats, ce sont les ultras en tribunes. Dépassant même la simple définition du supporter en donnant leurs vies pour un blason, les ultras sont extrêmement mal vus en France. C’est un constat récurrent depuis maintenant une vingtaine d’années. Les instances gouvernementales et du football, avec les clubs eux-mêmes dans certains cas, cherchent à éteindre cette tranche des supporters en France car ils ne savent pas (veulent pas ?) discuter et donc comprendre ces mouvements. Le meilleur exemple a eu lieu à Marseille lors de l’Euro 2016 lorsque des hooligans russes et anglais se sont affrontés à coup de pierres dans les rues de la cité phocéenne. Les forces de l’ordre ont été dépassé car elles n’ont jamais eu affaire à ce style de groupes en France. Depuis ces événements, le supporter d’un groupe ultra est traité avec indifférence par les autorités. La Brigade Loire, groupe de supporters nantais, a connu 13 restrictions ou arrêtés préfectoraux contraignants pour les déplacements à l’extérieur durant la saison 2018-2019. 13 déplacements sur 19 rencontres hors de la Beaujoire donc, auxquels on ajoute les matchs à huis clos à domicile pour des actions en tribunes jugées dangereuses par les autorités. Les supporters peuvent être obligés d’aller pointer au commissariat à chaque match pour prouver qu’ils ne sont pas au stade, sans aucune décision de justice rendue. On peut interdire les supporters de se garer à dix kilomètres autour d’un stade et de porter les couleurs de leur club dans les environs ou ils finiront au commissariat en garde à vue pour une écharpe. Ces restrictions individuelles s’ajoutent au manque criant de volonté d’encadrer les déplacements de supporters de la part des autorités. Pourtant, avec encore un exemple à Nantes, les autorités mobilisent une vingtaine de camions de CRS pour empêcher plus de 350 supporters, qui ont appelé à une action pacifique, d’approcher les travées de la Beaujoire. On constate donc que le supporter est considéré comme un ennemi du stade, un étranger pour le football et un sous-citoyen dans l’espace public en France. L’épisode des matches arrêtés pour insultes homophobes est parfait pour montrer que le football est un sport que la politique veut encadrer et limiter les actions au stade. Interdire certains chants contestataires ou provocateurs insinue une volonté de mettre sous silence les tribunes. Il suffit également de constater le changement radical effectué au Parc des Princes quant à la fréquentation des tribunes. La Tribune d’Auteuil n’a clairement plus la même identité. Certains clubs résistent comme à Marseille, Bastia ou Nice avec une mentalité du Sud qui est différente, voire peut-être extrême par moment. Mais cela fait partie du football. Nier l’importance des supporters ultras dans un stade, c’est aller à l’encontre du football. Le 12e homme reste partie intégrante d’une équipe et influence les résultats. Le Dijon FCO, qui a eu une politique acharnée très peu au goût des Lingon’ Boys, groupe ultra dijonnais, s’est privé d’un soutien primordial lors de la saison 2019-2020. Le groupe ultra a décidé de boycotter les encouragements pendant toute la saison 2019-2020 car le club a déplacé le kop dijonnais sur un côté de la tribune Nord au lieu d’une place centrale, comme s’ils gênaient. Le Dijon FCO a pris officiellement cette décision pour faire des travaux dans la tribune Ouest, où est situé le parcage visiteurs et donc le club a dû déplacer l’emplacement dans la tribune Nord. Les Lingon’s Boys ont fait des actions tout l’été 2019 pour aller contre cette décision comme demander des réunions pour discuter. Toutes refusées. Les réponses ont été autoritaires avec des menaces d’annulation d’abonnement et d’interdiction de stade. Le club s’est mis à dos les supporters les plus fidèles pour des travaux ou, moins officiel, s’éviter des problèmes avec la LFP. L’épisode raciste, qui s’est déroulé à Gaston-Gérard à l’encontre de Prince Gouano en avril 2019, a dû énerver la direction vis-à-vis de ses supporters ultras, qui ont eux-mêmes condamné les actes de ce supporter. Le Dijon FCO a porté plainte contre ce supporter, mais cet acte inacceptable a sali l’image de tout un kop. La punition est sévère ensuite : kop écarté sur le côté, supporters escortés jusqu’aux toilettes, etc. Le club a porté plainte pour « violences en réunion » contre l’association lorsque le kop a décidé de forcer le barrage d’agents pour aller au centre de la tribune lors de la réception de Strasbourg en octobre 2019. Tout cet épisode, tragique pour l’action supporter est en France, n’est dû qu’à un manque de communication et de confiance et une image noire des ultras. Les contacts ont été renoués dès la fin 2019 entre la direction et le groupe ultra, pour le meilleur car le groupe est aujourd’hui invité à rencontrer les recrues estivales au centre d’entraînement. Ce style d’histoire n’est pas uniquement cantonné à la seule Bourgogne. D’ailleurs, les Lingon’s Boys ont décidé de boycotter de nouveau les stades après les mesures du Pass sanitaire. Les supporters dijonnais se sont associés aux réflexions des collectifs de supporters strasbourgeois, nantais et lorientais. Les mesures mises en vigueur et le Pass Sanitaire restreindront l’action des groupes ultras, encore plus qu’avant la crise. A ces mesures gouvernementales s’ajoute la volonté de plusieurs clubs de transformer leur stade en canapé, qui prive le football de sa substance théâtrale, en plus de multiplier les places et loges VIP en lieu et place des tribunes populaires. On regarde certaines affiches pour l’ambiance. La Meinau, Geoffroy-Guichard, la Beaujoire, le Roazhon Park, le Roudourou, le Vélodrome ou encore le stade Bollaert-Delelis. Tous ces noms résonnent dans nos têtes comme des stades phares pour la confrontation entre parcage et kop. Parcourir des centaines de kilomètres pour l’amour du maillot et découvrir des ambiances, c’est aussi une part du football, de notre football national.

La saison à venir est un tournant. La saison passée a prouvé à tous les clubs français que les revenus à partir de la fréquentation du stade sont cruciaux pour la bonne santé d’un club. Mais auront-ils compris que ce n’est pas seulement l’argent dépensé qui compte au stade ? Rien n’est moins sûr. Le championnat de France profite sûrement des meilleurs mouvements de supporters d’Europe avec l’Allemagne, la Suède et la Pologne et donc des meilleures ambiances du continent. Un dialogue doit être trouvé entre les supporters et les instances car la situation trouve écho dans le rapport au football en France. La France ne peut être un pays de football en traitant les supporters comme de simples consommateurs ou de sous-citoyens. La colère de certains supporters, comme lors de l’envahissement de la Commanderie ou les incidents à la Beaujoire, n’aide pas à une réconciliation. Mais ces événements ne sont pas soutenus par l’ensemble et c’est une action de quelques personnes qui nuit au groupe. Des signes d’encouragements ont eu lieu à Bordeaux la saison passée, ou à Angers il y a deux ans. Pour les 100 ans du club, la direction a dialogué avec le kop pour payer intégralement les engins pyrotechniques utilisés pour animer la soirée. Et l’ambiance était folle. Comprendre et respecter les supporters apportent un plus. Serait-ce une utopie de vivre une saison où les supporters puissent amener l’amour du maillot et l’essence du football dans les stades sans restriction ? C’est tout l’enjeu cette saison : laisser respirer les stades français et admirer le spectacle ou se résoudre au simple rectangle vert et oublier notre rôle en tribunes.

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