« Injecter de nouvelles idées et donc de nouveaux hommes ambitieux est de plus en plus indispensable. »

Est-ce que les grands clubs formateurs français ne seraient pas une forme de cache-misère vis-à-vis de la formation française ? 

Je dirais plutôt qu’ils sont la partie émergée de l’iceberg, le sommet de la montagne. Il y a effectivement de grands déséquilibres tant dans les moyens que dans les politiques de développement parmi la trentaine de centres de formation qui existent en France. Ce qui distingue véritablement les clubs plus réputés dans la formation (comme l’OL ou le FC Lorient), c’est qu’ils ont à leur tête des personnes qui entendent développer une idée, un modèle de jeu et ne se lassent pas de chercher à progresser toujours dans cette voie. Il ne s’agit pas de formater des joueurs, mais de mener une politique de formation globale, à la fois humaine et sportive, avec l’idée de développer des potentiels, cultiver de la qualité. L’objectif final est de former des joueurs professionnels, bien sûr, mais il n’est pas le seul. L’aspect scolaire, éducatif est au centre de ces projets. Et c’est vrai que c’est loin d’être le cas partout. 

Est-ce que le principal souci des équipes de jeunes n’est pas l’exode de ces prospects à l’étranger ?

Oui, c’est un souci majeur pour les clubs français qui peinent à retenir leurs talents et sont obligés de travailler sur d’autres manières de maintenir leurs meilleurs joueurs. Cela dit, la durée du contrat d’apprenti n’est pas le seul motif des nombreux départs vers l’étranger. Il y a aussi un problème de continuité dans certains grands centres. Les directeurs changent régulièrement. Le successeur vient avec ses hommes, interrompt ce que le prédécesseur a fait avant lui. Ceci pose un grave problème de continuité et de stabilité. En matière de formation c’est bien la cohérence et la continuité qui sont essentielles. On ne peut pas changer d’idée tous les deux mois. Il faut une une idée directrice pendant au moins 3 voire 5 ans et s’y tenir. Sinon les joueurs le sentent et sont plus rapidement tentés par un départ. 

Aucun entraîneur professionnel français n’a fait régulièrement de jeunes talents des internationaux. C’est ce que je trouve de plus préoccupant. Regardons l’influence de Conte, De Zerbi, Allegri en Italie, de Ferguson, Rodgers en Angleterre, de Guardiola, Enrique, Emery en Espagne…

Est-ce qu’en France on ne produirait pas que de la matière brute, exceptionnelle, mais qui ne sert qu’a être polie à l’étranger ?

Le problème est complexe. Mais un des facteurs effectivement est le passage à l’étape du professionnalisme. Parfois certains jeunes peinent à passer du stade de « pépite » dans une réserve ou une équipe de jeune (numéro 1, 2 ou 3 de l’effectif) à celui de « jeunes »  relégués au banc dans l’effectif pro (numéro 23, 24, 25…). C’est un choc qui est difficile à encaisser pour certains d’entre eux. Mais il y a aussi une autre dimension liée à la manière dont les effectifs pros sont gérés. Des joueurs issus de centres prestigieux avec des formateurs d’excellence (c’est clairement le cas dans les deux exemples précédemment cités) se retrouvent en porte-à-faux avec des coachs pros pas toujours sur la même ligne de jeu ni la même ambition. Pour le dire plus simplement, des joueurs sur-formés arrivent dans les mains de coachs pros qui peinent à renouveler leur conception du football. On met des formule 1 dans les mains de conducteurs du dimanche. Évidemment, parfois, ça peut faire des étincelles. Enfin, on constate que les meilleurs joueurs français, à commencer par l’équipe de France, sont tous des joueurs révélés à l’étranger. Formés en France, certes (jouant au PSG pour certains d’entre eux même), mais devenus ce qu’ils sont par l’apport des championnats et entraîneurs étrangers qu’ils ont côtoyés. Aucun entraîneur professionnel français n’a fait régulièrement de jeunes talents des internationaux. C’est ce que je trouve de plus préoccupant. Regardons l’influence de Conte, De Zerbi, Allegri en Italie, de Ferguson, Rodgers en Angleterre, de Guardiola, Enrique, Emery en Espagne…

Comment se sortir de ce modèle de déficit structurel/trading dans lequel sont englués les clubs ?

Le seul moyen est de reprendre la main sur la vente des joueurs. À l’heure actuelle on vend pour équilibrer le budget à la fin de la saison sans autre stratégie globale. Il faudrait s’inspirer de l’Ajax qui maîtrise parfaitement son flux de joueurs. On planifie la valorisation sur 2 à 3 ans pendant lesquels on peut former ou recruter (en post-formation) un successeur au talent qu’on a formé et qu’on a prévu de ventre à l’année x + 2 ou 3. Du coup, on ne subit plus le marché, on vend quand on veut vendre, mais non pas seulement quand on peut vendre. Pour le joueur, pour le club, pour l’acquéreur c’est une meilleure chose de pouvoir prévoir et s’organiser. Tout le monde serait gagnant à une réorganisation de la gouvernance de notre football. À l’heure actuelle, la partie sportive est encore victime de la gestion économique court-termiste. Le psychodrame « Mediapro » est un excellent révélateur de ces graves défaillances de gestion et de prévision. On a traîné des gens en justice pour moins que ça. 

Quel est ton avis sur une politique de continuité entre les équipes jeunes et l’équipe nationale A. Est-ce possible d’envisager de développer un style de jeu identique à travers les différentes catégories en équipe nationale ?

Oui, sans aucun doute. Nos structures de détections et d’organisation du football sont intéressantes sur ce point. Malheureusement, longtemps construites pour développer la pratique et le développement de notre football, elles servent beaucoup maintenant à cadenasser les volontés locales et empêchent parfois l’avènement de nouveaux profils de joueurs, d’éducateurs. Une idée directrice doit pouvoir organiser et rassembler les bonnes volontés. L’idée n’est pas seulement de gagner, mais aussi d’attirer du monde vers la pratique et dans les stades. Il ne s’agit pas de mettre en avant un seul style de jeu, mais d’établir une méthode de questionnement permanent sur le jeu lui-même. Développer, attirer les intelligences. La DTN devrait être un bouillon de culture, un grand laboratoire pour tous les éducateurs de France. Or, pour l’instant elle fait plutôt l’inverse. Elle sanctionne les compétences, administre les carrières, organise son monopole. Pour nuancer, il me semble que depuis quelques années et l’avènement des «  communautés apprenantes »  sur les réseaux sociaux notamment, les éducateurs en soif de progrès trouvent des moyens alternatifs (et parfois concurrents à la DTN) pour se former, se recycler, progresser. Si la DTN ne fait rien pour se mettre à niveau et prendre la mesure de cette rupture anthropologique fondamentale elle finira « ubérisée » comme les taxis, les maisons de disque ou les aiguiseurs de couteaux. 

Par conséquent, est-ce qu’il pense que c’est nécessaire de développer une politique de jeu au niveau national pour avoir une équipe A performante ?

Difficile d’avoir une équipe A plus performante sur le plan sportif, en ce moment. Non, je crois que l’avenir est plutôt dans l’aspect culturel et éducatif. Le sport (à commencer par le football) est l’un des derniers grands récits de notre époque. Il serait intéressant d’en faire une sorte de vitrine ou d’avant-garde de la vie en société. Un projet de jeu collectif, avec des joueurs capables de penser le jeu, de s’associer les uns aux autres et de produire un spectacle qui soit divertissant et agréable à regarder, me semblerait un projet audacieux et qui rencontrerait une large unanimité en sa faveur. La « gagne » ne peut pas être un projet collectif. Bien au contraire.L’idéologie de la performance détruit tout sur son passage. La « dictature du résultat » en est bien une parce qu’elle empêche la maturation, ignore la contradiction, réduit le sport à quelques indicateurs inertes. Il faudrait mesurer le nombre de dépressions, de tentatives de suicide, d’échecs scolaires et personnels vécus par le millier de gamins qui sortent chaque année de nos centres (l’écrasante majorité) et ne trouvent pas la carrière à laquelle ils avaient aspiré. Certains centres travaillent sur des formations dans les métiers du sport ou du football. Mais ces initiatives sont beaucoup trop rares et l’université est souvent mise de côté. On pense qu’on produit énormément de talents en France. En réalité on en perd encore plus. 

Serait-ce intéressant de coordonner la politique de jeu au niveau national avec l’équipe nationale ?

Oui, bien sûr. L’équipe A doit pouvoir être la locomotive de toutes les autres. Le sélectionneur doit pouvoir travailler main dans la main avec le DTN et développer des profils sur la durée en partenariat avec les centres. L’EDF appartient à tout le monde et doit pouvoir tirer tout le monde vers le haut. Il ne s’agit pas d’imposer absolument un modèle de jeu qu’on plaquerait de manière servile de l’extérieur. Mais plutôt d’organiser nos préparations, nos entraîneurs, selon une idée ou une méthode commune. De faire profiter nos éducateurs des dernières innovations dans la préparation. Aujourd’hui d’une catégorie à l’autre c’est le modèle de la concurrence entre éducateurs qui a été instauré. C’est évidemment au détriment des projets et des réussites collectives. 

Existe-t-il selon vous des modèles à suivre dans le monde ?

Il y a du bon à prendre partout. La Belgique, l’Espagne, le Portugal, mais aussi la Croatie… beaucoup de nations se sont réorganisées autour d’un projet de jeu. Si elles ont souvent copié notre modèle administratif, elles se sont aussi toutes bien gardées de prendre nos idées avec…Ce qu’il faudrait commencer par changer, je pense, c’est un certain obscurantisme qui règne dans nos formations et notre administration technique (cf l’affaire Longoria). Accepter les remises en question, les objections, les doutes, sans que l’on considère qu’il faille absolument mettre de côté les profils les plus curieux. Une cellule de veille, par exemple, devrait pouvoir se tenir informée des publications scientifiques qui ont lieu tous les jours dans le monde entier et mettre à disposition ces savoirs aux éducateurs en place. Le savoir est une conquête perpétuelle. Un diplôme n’est pas la garantie de la compétence. Les plus méchants diraient qu’en France, c’est même plutôt le contraire… 

Si la L1 ne laisse pas rêveur, c’est pire dans les divisions inférieures. En Allemagne, de très bons jeunes évoluent en D3, en Angleterre, les jeunes vont faire leurs armes en D2, D3. En France, tous ne voudraient pas jouer si bas avant de signer pro ou d’être intégrés à l’équipe première. Les travaux de Red Bull ou de certains clubs en post-formation sont exemplaires. A contrario, le PSG voit souvent partir ses espoirs. Hormis 3-4 clubs en France, le niveau est peut-être très déséquilibré.

Ne mieux vaut-il pas rejoindre un championnat voisin pour acquérir de l’expérience ?

Sur ces points, il faut souligner malgré tout le très bon niveau technique de nos catégories inférieures. Et pour cause, beaucoup d’anciens pensionnaires de centre de formation qui n’ont pas été retenus pour leurs déficiences par rapport au modèle physique y évoluent. Griezmann ou Kanté (joueurs majeurs de notre EDF) sont des exemples parmi d’autres. Mais l’anomalie dont tu parles vient de ce saut très difficile à faire entre la formation et le niveau professionnel. Là où le bât blesse, à mon avis, ce n’est pas au niveau de la formation, mais plutôt à l’étage professionnel. On ne sait pas accueillir nos promesses. Le talent est souvent devenu un problème. 

Que dire aux personnes qui pensent que comme l’EDF gagne, tout va bien dans le foot français ?

Qu’ils comptent le nombre de joueurs de l’EDF qui jouent dans un club français. Qu’ils comparent ensuite les résultats des clubs français en matière européenne et notre indice UEFA. Qu’ils multiplient tout cela par les 250 millions de prêt garanti par l’Etat (c’est-à-dire le contribuable français) accordés sans contrepartie aux clubs pro (et qui ne seront jamais remboursés, ne nous faisons aucune illusion), tout cela pour compenser leurs erreurs de gestion de l’affaire Mediapro et de l’arrivée du Covid. Le résultat de cette équation de l’enfer devrait suffire à les convaincre.

Les institutions françaises ne vendent pas forcément de rêve. Il y a Clairefontaine, les Bleus. Une partie (fantasmée ou réelle) des figures du football français du côté administratif et formation sont des personnages conservateurs, qui recyclent des idées. Il n’y a pas vraiment d’identité française, comme a pu le dire Longoria (la polémique Longoria est traitée très adroitement par Ultimo Diez). Les entraîneurs qui réussissent sont Zinédine Zidane et Didier Deschamps. Malgré leur immense succès, ils n’ont pas de style propre. Auparavant, il y a eu Denoueix, aujourd’hui certains entraineurs peuvent proposer un contenu intéressant (Olivier, Dall’Oglio, Jean-Marc Furlan…) mais ne sont pas mis en avant.

Ton avis à ce sujet ?

Je me permets de renvoyer à mon Football à la française (Football à la française – Broché, Thibaud Leplat) où j’essaie de m’intéresser à cette question des points de vue philosophiques et historiques. Pour résumer, je dirais que la DTN (Direction Technique Nationale, ndlr) est l’héritière d’une vision assez archaïque d’une élite sportive tenue à l’écart de la société et de ses évolutions. Ce qui est particulièrement frappant chez nous c’est l’hermétisme entre d’un côté la direction technique, la pratique quotidienne des formateurs et fonctionnaires de la fédération et de l’autre l’université et les laboratoires de recherche qui sont soigneusement tenus à l’écart (à de rares exceptions près) des terrains de jeu. Aucun passage par l’université, par exemple, n’est prévu dans aucune des formations au métier d’entraîneur. Le monde du savoir et le monde de la pratique ne communiquent que très rarement entre eux et seulement par intermittences ou opportunisme réciproque. Ça, c’est une particularité française très nette. 

Quid du copinage entre les institutions du football français ? 

Les institutions doivent travailler ensemble. Il n’est pas question de séparer l’UNECATEF de la FFF par exemple, ni de supprimer tous les diplômes. En revanche, le mérite doit redevenir le critère principal de recrutement sur la base de procédures transparentes, claires et revues régulièrement. La transparence sur les critères de recrutement au BEF ou BEPF, par exemple, serait déjà une étape importante. Beaucoup de litiges ne sont pas rendus publics, mais entachent de plus en plus la crédibilité de ce diplôme pourtant indispensable pour pratiquer le métier d’entraîneur de football. On ne demande pas grand-chose. Simplement que les principes d’égalité d’accès, de transparence et de mérite s’appliquent également au football français. 

Est-ce que ce n’est pas totalement utopique en France d’espérer que tous les coachs s’adonnent à une philosophie de jeu particulière ?

Ce n’est pas l’objectif. Déjà faudrait-il que nos coachs pros acceptent de progresser et pourquoi pas de changer d’avis. Christophe Galtier est à ce titre un modèle d’intelligence. Il a appris à se remettre en question et gagné d’autant plus de crédit à le reconnaître. Ce qui s’est passé au moment des déclarations de Pablo Longoria est indigne. Plutôt que d’entamer un dialogue avec lui, les apparatchiks du football français, craignant sans doute de perdre de leur prestige (imaginaire), ont balayé d’un revers de main les interrogations légitimes et élégamment posées par le président d’un de plus grands clubs français. Je ne vois pas en quoi se remettre en question serait un signe de faiblesse. Au contraire, c’est un signe de grandeur. Le paradoxe c’est que croyant se protéger des prétendues attaques de Longoria, les apparatchiks se sont en réalité dénoncés eux-mêmes. Dans l’opinion, ils se sortent pas grandis de cette querelle. Bien au contraire. 

Quels changements devraient advenir pour que la situation s’améliore au niveau national ?

Une régénération des instances me semble indispensable : FFF et LFP. Les structures ne sont pas la chose la plus urgente à changer. En revanche injecter de nouvelles idées et donc de nouveaux hommes ambitieux est de plus en plus indispensable. La puissance publique devrait mettre sérieusement son nez dans « la délégation de service public » accordé à la fédé en se posant deux questions très claires : à qui est destiné le football français ? À qui profite-t-il en majorité ?

Merci à Thibaud LEPLAT pour sa disponibilité !

3 réflexions sur “« Injecter de nouvelles idées et donc de nouveaux hommes ambitieux est de plus en plus indispensable. »

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.