Le trésor culturel du football

En ouvrant le dictionnaire Larousse, de nombreuses définitions du mot “culture” sont accessibles. Il n’y a évidemment pas d’encadré accordé au ballon rond mais il est tout de même possible de lier chacune des descriptions au football. Le sport porte en lui le tout de la société selon l’écrivain désormais centenaire Edgar Morin et c’est pour cela que l’approche philosophique ou sociologique de la culture peut tout autant être footballistique.

La “culture foot” est l’un des termes les plus employés pour tenter d’élever un débat. Pour tenter d’en parler, il est primordial d’en comprendre le sens. Le “foot” tout d’abord. Nos chers compatriotes se plaisent à abréger un mot qui est respecté comme tout autre art dans d’autres pays : Football en Angleterre, Fútbol en Espagne et dans la majorité des pays sud-américains, Fussball en Allemagne, Futebol au Portugal et au Brésil ou encore Calcio en Italie. Si la remarque lexicale peut paraître inutile, le professeur de philosophie et auteur de football Thibaud Leplat explique dans son ouvrage “La magie du football” : “Le Français, lui, n’hésitera pas à diminuer le son pour mieux maltraiter le sens, faisant alors passer la grossièreté pour un effet de style”. Nous sommes quand même au courant de ce qu’est le football alors concentrons nous sur cette culture.

Conquérir la culture.

Deux définitions de ce terme semblent idoines. La première : Développement de l’humanité de l’homme par le savoir ; la seconde : Dans un groupe social, ensemble de signes caractéristiques du comportement de quelqu’un (langage, gestes, vêtements, etc.) qui le différencient de quelqu’un appartenant à une autre couche sociale que lui : Culture bourgeoise, ouvrière. Le philosophe aime différencier la culture de la nature et l’importance du savoir est donc primordiale. “La culture ne s’hérite pas, elle se conquiert” s’exclamait justement l’autodidacte André Malraux lors de la Conférence des pays francophones en février 1969. Conquérir la culture, la développer et ainsi pouvoir être caractérisé par celle-ci.

La conquête culturelle n’est pas chose aisée et quand Hannah Arendt parle de l’obtention (ici de l’espace) dans son essai “La crise de la culture”, elle différencie le savant du profane. Ainsi, peut-on différencier les supporters de football sous le prisme de la culture ? Celui-ci se prétend souvent hérité de son amour pour le sport et surtout son équipe par la nature. Il développe ensuite son goût et donc sa culture par le visionnage des matchs, par la lecture et l’écoute des récits à leurs propos ou encore par la discussion avec ses pairs devant la télévision ou au stade.

Quand Anne-Sophie Lapix ou Jean-Luc Mélenchon peinent à comprendre l’engouement pour une activité pratiquée par des millionnaires, ils occultent en réalité l’une des définitions de la culture. Cet opium du peuple si critiqué par Robert Redecker dans “Peut-on encore aimer le football” ou par Jean-Marie Brohm et Marc Perelman dans “Le football, une peste émotionnelle” n’est nul autre qu’un puits culturel. Giovanni Privitera prend sa défense pour clôturer son ouvrage “Luigi Alfano, Toulon, foot et castagne” :

Cependant, si on fait l’effort de se pencher plus attentivement sur le football et ceux qui le pratiquent, on découvre qu’il est doté de mille facettes et constitue une richesse en tout point de vue : humain, émotionnel, social, culturel, philosophique, psychologique, historique, géographique, ethnologique, anthropologique et sûrement tant d’autres encore qui sont tout aussi passionnantes les uns que les autres. Si, dès l’enfance, j’ai connu autant de capitales, de drapeaux, d’anecdotes historiques, si j’ai su les couleurs -le bleu de l’Italie et l’Orange des Pays-Bas- étaient celles des dynasties royales, qu’on parlait portugais en Angola et anglais au Ghana, que la cordillère des Andes traversait l’ouest de l’Amérique du Sud et les Carpates l’Est de l’Europe, si j’ai appris où se situaient certains pays et certaines villes, si j’ai su comment prononcer leurs noms et si j’ai partagé avec mon père les plus belles émotions de ma vie, c’est au football que je le dois”.

Giovanni Privitera

Hier et demain.

La culture serait-elle possible sans mémoire ? Le football, comme tout autre art, est un moyen d’expression. Cela passe alors par la mise en récit, donc par le langage. Nous notions la particularisme franco-français à raccourcir le terme “football” et ce point est significatif de la place des mots lorsque l’on aborde ce sport. Pour conquérir la culture, parler ne suffit pas, il faut également lire. Il est alors essentiel d’aller voir ce qui se fait ailleurs. Comment parler de cinéma si la filmographie de réalisateurs américains ou asiatiques est inconnue ? De la même façon, pour développer sa culture footballistique, il est primordial de lire et, si possible, d’étendre ce champ aux ouvrages étrangers.

Sur ce plan-là, la France est plus qu’en retard. En effet, très peu de livres étrangers traitant de ballon rond ont été traduits et publiés en version francophone. Un auteur comme Jonathan Wilson n’a vu que sa légendaire Pyramide inversée être retranscrit en français et cela dix ans après sa sortie. Pour rester sur la comparaison cinématographique : imaginez que Taxi Driver soit le seul film de Martin Scorsese disponible en version française et seulement à partir de la fin des années 80. Tirons tout de même la part belle aux initiatives louables. Pour appréhender davantage la culture étrangère, rien de mieux que de comprendre les lexiques propres à chaque pays. Il est alors préférable de posséder “Do you speak football” où Tom Williams dresse un glossaire international plus que complet. De la même façon, Annabelle Creuzé a publié une série d’ouvrages appelée “Le vocabulaire du football” qui permet d’avoir des passerelles bilingues entre le français, l’anglais ou l’espagnol.

Hier peut se conquérir par la mise en récit. Sans cette histoire datée, impossible d’imaginer les futures pages de l’immense livre footballistique. Winston Churchill disait à ce propos : “Un peuple qui oublie son passé n’a pas d’avenir”. Victor Hugo, dans la même veine : “L’avenir est une porte, le passé en est la clé”. L’ouvrage d’Hannah Arendt présenté plus haut porte d’ailleurs, en version originale, le titre évocateur suivant : “Entre passé et futur”. La philosophe allemande présente dans la préface du même nom le rapport entre événement, action et pensée et sur l’arrivée du penseur dans le temps. Elle développe son argumentaire en s’appuyant sur l’exemple d’un trésor qui apparaît durant chaque révolution avant de disparaître des mémoires. Arendt reprend la phrase du poète français René Char : “Notre héritage n’est précédé d’aucun testament”.

Cultiver le style.

Le football n’est jamais très loin et il surgit à l’esprit en lisant un court passage de cette préface. “Ainsi le trésor n’avait pas été perdu à cause des circonstances historiques ou de la malchance mais parce qu’aucune tradition n’avait prévu sa venue ou sa réalité, parce qu’aucun moment ne l’avait légué à l’avenir. La perte, en tout cas, peut être inévitable en termes de réalité politique, fut consommé par un oubli, par un défaut de mémoire qui atteignit non seulement les héritiers mais, pour ainsi dire, les acteurs, les témoins, ceux qui, un moment fugitif, avaient tenu le trésor dans leurs mains, bref, ceux qui l’avaient vécu. Car le souvenir (…) est sans ressource hors d’un cadre de références préétabli, et l’esprit humain n’en est que de très rares occasions capable de retenir quelque chose qui n’est lié à rien. Ainsi, les premiers à oublier ce qu’était le trésor furent précisément ceux qui l’avaient possédé et l’avaient trouvés si étrange qu’ils n’avaient même pas su quel nom lui donner. Sur le moment, ils n’en furent pas tourmentés ; s’ils ne connaissaient pas leur trésor, ils savaient assez bien le sens de ce qu’ils faisaient -qu’il était au-delà de la victoire et de la défaite (…) La tragédie ne commença pas quand la libération du pays tout entier anéantit, presque automatiquement, les îlots cachés de liberté qui étaient condamnés de toute façon, mais quand il s’avéra qu’il n’y avait aucune conscience pour hériter et questionner, méditer et se souvenir”.

Les quatre derniers verbes servent parfaitement à démontrer les fonctions du ballon rond. Ce trésor n’est nul autre qu’un aspect du football : le style. Dans un monde globalisé, celui-ci sert à ne pas oublier le particularisme local. Faire du particulier avec de l’universel. C’est notamment le principe de la langue. On parle beaucoup de style dans ce sport, le rapport à l’esthétique y est souvent présent. Le numéro 10 à la française, l’ADN barcelonais ou simplement coupe de cheveux insolites et grosses voitures postées sur les réseaux sociaux. Gardons tout de même un exemple lié au terrain et notamment celui du Barça. Le style revendiqué par le club catalan réunit l’ensemble de la culture. Du président barcelonais aux socios culés en passant par l’entraîneur et les joueurs, tous sont imprégnés des caractéristiques footballistiques qui ont marqué le passé et devront faire de même dans le futur. Le trésor est apparu lors de la révolution menée par Rinus Michels, sur le banc, et Johan Cruyff, sur le terrain, dans les années 70. La suite de l’histoire est faite de cycle où il fut oublié ou a, au contraire, brillé.

Le particulier et l’universel ne vont, par essence, pas de pair. Le FC Barcelone semble cependant arriver à les associer. Le club de football ayant le plus de fans étrangers est également celui qui possède un slogan en catalan. Le club de football le plus cher du monde est également celui qui appartient à ses socios. Quand Pep Guardiola s’exclamait “Nous sommes un pays imparable, croyez-moi, imparable” quelque mois après sa seconde ligue des champions acquises en tant qu’entraineur du club de son cœur, il ne parlait pas de l’Espagne mais bien de la Catalogne et, dans le même temps, du Barça. L’entité est pourtant née de l’initiative d’un Suisse, est devenu institution grâce à un Hollandais puis légende par l’intermédiaire d’un Argentin. Car c’est aussi cela la culture. Plus que le savoir, la mémoire ou les caractéristiques communes, le partage est à la base de tout. Les tribunes populaires d’un stade de football sont le parfait exemple de l’aspect culturel de ce sport. Les plus sceptiques nous demanderont désormais si l’on peut désigner cela comme un art. Toute organisation culturelle est accompagnée de son lot de remarques méprisantes remettant en cause ce statut honorifique sur l’autel sociologique de la sous-culture.

Notre entretien avec Livre de foot.

Enzo LEANNI

Une réflexion sur “Le trésor culturel du football

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