Quand la fortune sourit aux audacieux

Le football a cela de magique, que l’impossible peut survenir à tous moments, ou l’improbable cache de futures surprises, de futures belles histoires, de futurs… vainqueurs. L’équipe danoise qui prit part à l’Euro de football 1992, est très certainement l’archétype, la représentation parfaite du football décomplexé, du football total, par le jeu et par la philosophie d’une sélection qui saisit sa chance comme la dernière qu’elle aurait, qui ne laisse pas filer l’Histoire. 

L’histoire de cet Euro 92, et de cette sélection danoise est des plus insolites, presque le fruit d’un roman d’aventure, de ces histoires que l’on raconte, parfois, mais que l’on ne vit jamais. Irréelle, hors du temps, elle constitue, sans doute, l’une des pages les plus rocambolesque d’une histoire de l’Euro déjà si riche…

La tempête avant le calme.

Si l’histoire de cet Euro danois est si particulière, c’est parce que rien ne destinait les Vikings à aller soulever le trophée. Lorsque la phase qualificative commence, à l’automne 90, la situation danoise est loin d’être idéale. Horst Wohlers n’ayant pu casser son contrat avec le Bayer Uerdingen pour rejoindre le Danemark, c’est Richard Moller Nielsen qui est nommé à la tête de la sélection. Second choix, il ne fait pas l’unanimité. 

Un scepticisme qui va se confirmer après un début de phase qualificative largement mitigé, avec une victoire, un match nul, et une défaite contre la Yougoslavie, très en forme, qui fera date. Les relations entre Nielsen et les cadres de l’effectif se tendent, du fait de résultats mitigés, et par le style défensif que Nielsen se borne à adopter, en désaccord total avec la philosophie des frères Laudrup, et surtout celle de Michael, totalement bridé dans ce système de jeu attentiste, loin de la patte Cruyff qu’il expérimente au FC Barcelone. Les désaccords sont si profonds que les frères Laudrup ainsi que Jan Heintze, se mettent à l’écart de la sélection. Si Nielsen est en ballotage défavorable du fait de la tension et des résultats insatisfaisants, il est tout de même maintenu, et la sélection semble libérée d’un poids énorme. Beaucoup plus entreprenante, sans être flamboyante pour autant, la sélection danoise va remporter tous les matches de qualifications restants, avec en prime une victoire à l’extérieur face à la Yougoslavie, leader du groupe 4. Si le redressement est spectaculaire, les scandinaves vont payer leur mauvais départ, car le faux-pas attendu des slaves n’arrivera pas, et les vikings échouent à la deuxième place du groupe, ils regarderont donc l’Euro 92 de leur poste de télévision. 

S’il a failli à sa tâche, car l’objectif était clairement la qualification, Nielsen est tout de même maintenu en poste, avec, pour objectif, de rallier la Coupe du Monde 94 aux Etats-Unis.  

Un nouvel espoir.

Dès le mois de novembre 1991, la Yougoslavie, étant impliquée dans les différents conflits identitaires et nationalistes qui ravagent les Balkans, se voit sanctionnée pour la première fois par l’ONU et les grandes puissances. Ces sanctions, étant généralement d’ordre économique dans un premier temps, peuvent impacter les relations internationales de quelque domaine que ce soit si elles viennent à être plus lourdes. Des rumeurs quant à l’exclusion de celle-ci commencent à apparaître. La dynamique positive autour de la sélection se poursuit quand Brian Laudrup décide de se remettre à la disposition du Danemark, qu’il réintègre le 29 avril 1992 lors d’un match amical contre la Norvège (1-0). Fin de saison calme donc, pour des internationaux danois qui préparent leurs vacances, qui deviendront effectives après un ultime match face à la CEI (nom transitoire entre l’URSS et la République Fédérale de Russie) le 3 juin, afin que les russes se préparent pour la compétition. 

Seulement, les différents conflits en Yougoslavie regagnent en violence et l’ONU menace encore une fois d’intervenir. Les conflits étant trop profonds, rien ne change, et le couperet tombe. La résolution 757 (qui interdit tout commerce international, toute coopération technique et/ou scientifique, tout échange sportif et/ou culturel ainsi que tout voyage en avion de fonctionnaires ou de représentants de République Fédérale de Yougoslavie) est votée à 13 voix contre 0. Les combattants serbes n’étant pas jugés seuls responsables des conflits yougoslaves, les sanctions s’appliquent à l’entièreté des nations de la République Fédérale Yougoslave, qui est de fait exclue de l’Euro le 30 mai 1992. Deuxième du groupe, le Danemark est donc repêché in-extremis, à 10 jours de la compétition. Le match contre la CEI est donc devenu l’unique match de préparation dans un contexte de compétition. Après un bon match nul (1-1) les danois rejoignent donc la Suède après une préparation extrêmement courte, ponctuée par les tests de jeunes internationaux, et par le retour en catastrophe d’internationaux pour certains déjà en vacances depuis 2 semaines. 

Le basculement dans l’irréel.

Si la Yougoslavie avait impressionnée lors de la phase qualificative, elle n’a néanmoins pas été épargnée lors du tirage. Les danois héritent donc, en lieu et place des slaves, du groupe le plus relevé de la compétition, en compagnie de la Suède, pays hôte, de la France, déjà grand outsider, et de l’Angleterre. Ne donnant aucune chance à son équipe dans un groupe aussi relevé, Michael Laudrup, pourtant sollicité, refuse d’interrompre ses vacances et décline l’offre. 

L’ambiance, elle, est au beau fixe. La courte préparation sera en fait le crédo des nouvellement surnommés “Crazy Danes”. Entraînements courts, minigolf ou encore compétition de natation avec plongeons autorisés, Mcdonald’s et bières après les entraînements, la détente est de rigueur. 

En coulisse, Nielsen est en fait d’un tout autre discours. “Soyons clairs, nous allons en Suède pour gagner la compétition”, martèle-t-il à ses joueurs, incrédules et hilares selon Brian Laudrup. L’élan donné par le sélectionneur est cependant un élément déterminant, il va très vite emmener ses joueurs dans son sillage…

C’est donc une équipe danoise cataloguée de “touristes” qui ouvre son tournoi face à l’Angleterre. Entreprenants, en place tactiquement et surtout séduisants par rapport à une phase qualificative contrastée, les danois manquent de réussite et se heurtent aux montants des Three Lions. Pas de vainqueur dans ce premier match, mais une réelle prise de conscience quant au niveau affiché par les danois, capables de rivaliser avec les derniers demi-finalistes du Mondial 90. 

Les danois s’avancent donc rassurés face à une Suède qui a tenu en échec la France, l’un (pour ne pas dire LE) favori à la victoire finale. Plus décevants, moins en place tactiquement et beaucoup moins entreprenants, les Danois s’inclinent face à leurs confrères scandinaves sur une réalisation de Brolin avant l’heure de jeu. De l’autre côté, Français et Anglais se quittent sur un triste 0-0. France et Angleterre possèdent 2 points, la Suède est leader et en ballottage favorable pour la qualification, le Danemark est dernier avec 1 seul petit point et n’a plus son destin entre ses mains avant d’affronter la France, sûrement le match le plus compliqué de la poule. 

Lors de cette troisième et ultime journée du groupe A, le scénario est simple. Le Danemark doit l’emporter ou faire match nul avec un goal-average favorable, et la Suède doit battre l’Angleterre. 

Dans un match rythmé et tendu, les deux équipes se tiennent longtemps en échec. Papin répond à l’heure de jeu à un but précoce de Larsen (8e). Nielsen sait une nouvelle fois être décisif dans ses choix, quand il lance, à la 66ème minute, Lars Elstrup, en lieu et place d’un Torben Frank qui avait tout donné sans parvenir à faire le break. 11 minutes plus tard, Elstrup marque le deuxième but danois. La surprise est immense. Solides jusqu’au bout, les Vikings éliminent les Bleus. Pour que l’ivresse soit totale, la Suède prend le meilleur sur l’Angleterre (2-1), et emmène le contingent scandinave en demi-finale. Exploit monumental, ivresse totale. Du côté de l’opinion, la compétition semble déjà réussie alors qu’ils ne devaient pas être là, et que l’on ne donnait pas cher de leur peau dans ce groupe. 

Mais Richard Nielsen et ses hommes veulent désormais y croire, jouer crânement leur chance. 

Deux matchs pour l’Histoire.

Galvanisés par leur phase de groupe réussie, par leur jeu rassurant, les Danois s’avancent, comme depuis le début de la compétition, sans pression. D’autant qu’en face se dressent les Néerlandais de Ruud Gullit, Frank Rijkaard ou encore Dennis Bergkamp, champions en titre. « Je ne peux pas vous promettre qu’on va gagner ce match, mais je peux vous promettre que chacun des joueurs danois sur la pelouse donnera son meilleur » assure Nielsen avant la rencontre. 

Dans un match débridé à la tension palpable, les Danois rendent coup pour coup aux bataves. Un doublé d’Henrik Larsen permet aux Scandinaves d’être devant malgré la réduction du score de Bergkamp (23e). Les Danois croient tenir l’exploit avant que Rijkaard n’arrache l’égalisation (86e). Personne ne trouve la faille en prolongations, il faudra donc tirer au but. Les 9 premiers tireurs réussissent leur tentative, avant que Schmeichel ne stoppe la tentative de Marco Van Basten, envoyant les Danois en finale. Une joie intense, ponctuée de tristesse. Henrik Andersen se casse la cheville lors d’un contact avec Van Basten, tandis que Kim Vilfort doit faire des aller-retour, pour prendre soin de sa fille atteinte d’une leucémie en phase terminale. C’est, dès lors, l’affaire d’une union sacrée, l’affaire d’une aventure qui ne devait jamais commencer, l’affaire d’un rêve, éveillé.

C’est donc l’Allemagne de Klinsmann et consort qui se dresse en obstacle final de l’épopée de la bande à Nielsen. Selon l’opinion, ils sont là par hasard, et leurs adversaires tentent de leur faire sentir.  « La veille de la finale Steffen Effenberg m’a dit « Tu sais après le match si tu veux on échangera nos maillots » et j’ai dit aucun problème on fera ça. J’ai bien entendu dans sa voix que c’était genre 2-3-4 à 0 pour l’Allemagne! » raconte Brian Laudrup. 

Loin d’être favoris face aux champions du monde en titre, les danois sont galvanisés par toute leur aventure, et leur statut d’outsider absolu. Dominateurs, les germaniques se heurtent à un immense Schmeichel, tandis que les Danois exploitent bien les contres et ouvrent rapidement le score par Jensen (18e). Par la suite, la rigueur défensive permettra aux Danois de rendre les Allemands beaucoup moins dangereux. Ils vont même réussir à conserver le ballon (usant à outrance de la règle en vigueur à l’époque, ou le gardien pouvait récupérer à la main les passes en retrait de ses coéquipiers), grâce notamment à un Peter Schmeichel qui aura sûrement touché le plus de ballon dans un match au cours de sa carrière. Exploitant toujours les contres avec autant d’efficacité, les Danois finissent par faire le break par Vilfort (78e). Les Allemands sont muselés, tentent tout mais ne parviennent pas à contourner la muraille Schmeichel. Les trois coups de sifflet retentissent, le temps s’arrête, cette petite nation coincée entre la Suède, la Norvège, et l’Allemagne, vient de battre successivement les 3 derniers vainqueurs de l’Euro et les champions du Monde en titre, et vient de devenir à son tour Champion d’Europe. Toutes les émotions sont mêlées au moment du coup de sifflet. Joie, incrédulité, et même revanche se mêlent puisque Brian Laudrup raconte une nouvelle fois: “Après le coup de sifflet final j’ai cherché Steffen Effenberg… Où est-il? Il est prêt pour échanger nos maillots? Non il a quitté le terrain et je ne l’ai pas revu après. » 

Cette épopée a tout d’une nouvelle rocambolesque. Un personnage timide, parfois faible, et loin d’être séduisant, qui se retrouve par hasard au cœur de la mêlée, se révélant tout d’un coup. A force de persévérance, et malgré le fait que personne ne croit en lui, le héros avance, combat, résiste, s’élève, et vainc. De perdants, de déçus, ils sont devenus vainqueurs, et comblés. 

Plus grande surprise de l’histoire d’un championnat d’Europe, l’épopée du Danemark restera l’une des plus belles pages de l’Histoire d’un Euro, et la plus belle page de l’Histoire de la sélection danoise. 

Historique à tout point de vue, elle le sera également au niveau de la réglementation, puisque l’abus d’usage la règle de la passe en retrait au gardien entraînera son interdiction à la suite de ce match, qui sera donc le dernier de l’Histoire avec la règle en vigueur. 

Cette épopée indique donc, une fois de plus, que les pronostics sont fait pour être déjoués, et que le football, si l’on lui rend les honneurs, si on l’aime, si l’on cherche son plaisir et celui des fans, récompense toujours celui qui entreprend, celui qui se bat, celui qui saisit l’Histoire à pleine main.   

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