Fils d’anciens joueurs professionnels : aubaine ou cadeau empoisonné?

Haaland, Weah, Zidane, Thuram… Aujourd’hui, nombreux sont les exemples de jeunes pousses qui marchent dans les pas de leurs paternels. Ces joueurs, par la carrière de leurs pères, ont automatiquement un patronyme reconnu. Mais est-ce suffisant pour se faire un nom soi-même et percer dans le monde du football professionnel ?

De gauche à droite : Cesare Maldini, Paolo Maldini (fils de Cesare), Daniel Maldini (fils de Paolo). La dynastie Maldini.
Crédit photo: http://www.afriquesports.net

Daniel Maldini est certainement le meilleur exemple de la reproduction sociale -certes rare mais qui existe- dans le football. Son père, Paolo, et son grand-père paternel, Cesare, ont tous deux remporté la Coupe d’Europe des Clubs Champions/Ligue des Champions avec l’AC Milan. Le petit dernier de la dynastie Maldini ne pouvait évoluer ailleurs que chez les rossoneri. Daniel a fait ses débuts au San Siro cette saison, et semble pour l’instant faire partie du projet Pioli.

Enzo et Lucas Zidane ont aussi pu s’appuyer sur le passé de Zinédine, l’un des mythiques « galactiques » du Real Madrid. Aucun joueur français n’était passé par la formation madrilène avant eux. Simple coïncidence? Il n’empêche que l’aîné a été lancé dans le grand bain fin 2016, à 18 ans (!) en Copa del Rey par… son père. Il a même marqué pour sa première contre le club de Cultural Leonesa (D2). Quant au second, il a démarré sous le même coach avec la Casa Blanca.

Le piston est-il suffisant pour devenir pro?

Bénéficier de l’aura du père permet au jeune d’être plus facilement détecté. Cela favorise l’approche de clubs prestigieux, notamment dans les catégories jeunes. Être formé dans les plus grands clubs européens est forcément un atout. D’une part pour les infrastructures d’entraînement dernier cri et d’autre part pour le niveau de jeu exigé. En effet, la forte concurrence empêche tout joueur de se reposer sur ses lauriers. Ces avantages poussent les néophytes à s’améliorer sans arrêt, pour espérer se faire une place en A.

Démarrer en tant que professionnel est un grand aboutissement. La possibilité de faire ses preuves leur est alors donné. Ils pourront également bénéficier de la visibilité que leur aura conféré leur apparition en A, pouvant attirer d’autres clubs à les recruter. Mais cela n’assure en rien que les jeunes qui ont eu cette chance vont avoir une carrière équivalente à celle de leurs pères ou même tout simplement avoir une carrière. Enzo Zidane, cinq ans après avoir joué au Real, est au chômage, après avoir enchaîné les désillusions.

Zinedine Zidane avec son fils Enzo lors des 32èmes de finale de la Copa del Rey contre le Cultural Leonesa au stade Santiago Bernabeu le 30 novembre 2016.
Crédit photo: Helios de la Rubia/Real Madrid via Getty Images

De même, le réseau ne fait pas tout. «Vos relations n’ont aucune valeur si le joueur ne montre pas les qualités nécessaires à ses formateurs», affirme l’ancien girondin Alain Giresse, dont le fils, Thibault, a fait une longue mais discrète carrière en Ligue 1 et Ligue 2. En effet, dans les catégories jeunes, le piston est bien plus simple. Mais, au fur et à mesure, la concurrence s’intensifie. Au final, la formation est à l’image d’un vaste entonnoir : seuls les meilleurs sont gardés.

Cela peut mener à des situations conflictuelles où les « fils de » sont confrontés au pragmatisme de leurs éducateurs. Peter Zeidler, actuel entraîneur du FC Saint-Gall (D1 suisse), fut confronté à ce type de situation, au centre de formation de Stuttgart: «J’avais les deux fils du président du club. Ils n’étaient pas du tout faits pour le haut niveau. Ce n’est pas évident, mais à un moment, il faut leur dire. Pour leur bien et celui du club.»

Cette méfiance vis-à-vis de ceux qui bénéficieraient de coups de pouce entraîne une charge mentale considérable pour les enfants de professionnels. «J’en faisais abstraction, mais certains pouvaient penser que j’étais là par piston. J’ai eu le sentiment d’avoir plus de choses à prouver, de devoir bosser deux fois plus pour prouver que je méritais ma place», corrobore Charles Boli, fils de Roger et neveu de Basile, prêté par le RC Lens au Paris FC en janvier dernier.

Être initié très tôt au sport.

Mais attention à ne pas se méprendre, certains « fils de » ont pu bénéficier du métier et de la passion de leurs parents pour le sport. Il n’est plus alors question de piston mais de capacités objectivement supérieures la moyenne. Ce que d’aucuns pourraient qualifier de qualités innées est en fait explicable par l’éducation. Jacques Villeneuve l’illustre parfaitement. Fils de Gilles, pilote renommé dans les années 70, il est couronné champion du monde de F1 en 1997. « Au lieu de regarder les dessins animés, on allait faire de la motoneige« . Le père passait de temps en temps le guidon à son fiston, alors qu’il n’avait même pas six ans.

A l’instar d’un fameux personnage d’Uderzo et Goscinny, ils sont tombés dedans quand ils étaient petits. Avoir baigné dans un univers familial intimement lié au football constitue souvent un accélérateur de vocation. Lorsque Bruno Roux, retraité de sa carrière de joueur, devient entraîneur de jeunes à Caen, puis directeur du centre de formation de Beauvais, il embarque à chaque fois son fils Nolan – aujourd’hui attaquant du Nîmes Olympique – dans ses bagages, «par évidence et pour qu’il reste proche de la famille». De plus, Bruno Roux avait «toujours un ballon quelque part» pour jouer avec Nolan.

Aussi, «tout dépend de la façon dont est structurée ton éducation, pose Anthony Braizat. Je n’ai jamais vu mon père jouer, il ne m’a pas poussé. J’aurais pu prendre une trajectoire différente.» Les enfants peuvent aussi ressentir un certain dégoût avec un père rarement présent, les risques de précarité en devenant footballeur… Une étude dévoilée en 2016 par Fifpro, syndicat mondial des footballeurs, démontre que 41% des joueurs professionnels de la planète ne reçoivent pas leur salaire à temps. Conscient de ces difficultés, les parents décident finalement le plus souvent d’encourager leurs enfants à être performant à l’école et à poursuivre leurs études.

Le facteur génétique.

Mais alors, la génétique peut-elle aussi expliquer que certains réussissent là ou d’autres échouent lamentablement ? Kevin Norton, spécialiste de la science du sport à l’Université d’Australie du Sud, affirme qu’il n’existe pas vraiment de « gène du sport« . Cela dit, « beaucoup de choses se jouent dans le foetus« , « 50% de la performance est d’origine génétique« . Concrètement, « les capacités nécessaires pour encaisser un entraînement physique proviennent pour moitié des gènes transmis par les parents.« , explique Claude Bouchard, collègue canadien de Kevin Norton.

A LIRE : Cracks, des jeunes joueurs trop vite érigés en star ?

Juliana Antero (chercheuse à l’Institut de recherche biomédicale et d’épidémiologie du sport à Paris), elle, pense plutôt que le rôle de la génétique est relatif, en particulier dans un sport d’équipe. «Le génome a un rôle non négligeable, mais plus difficile à mesurer dans un sport collectif comme le football, sans compter les facteurs environnementaux, sociaux, et l’entraînement qui entrent en jeu».

Certains de ces fils peuvent vouloir embrasser la trajectoire de leur géniteur, sans pour autant y parvenir. «Le jeune aura plus d’atouts: son père va le conseiller, le diriger, en plus de lui avoir transmis un patrimoine génétique. Mais la route est longue. On ne fait pas de cadeaux et il devra faire ses preuves», assure Christian Lanza, recruteur historique de Servette (D1 suisse) depuis plus de trente ans.

Ascension sociale ou déclassement pour les enfants qui ne suivent pas le modèle parental?

Le football constitue un véritable modèle pour beaucoup de jeunes de milieu populaire, notamment en banlieue. Et pour cause, bon nombre de stars actuelles représentent fièrement leurs cités. On peut notamment citer l’Ile-de-France, « le plus grand vivier du monde, devant la région de Sao Paulo » pour Antonio Salamanca, scout qui a travaillé pour Liverpool, Tottenham ou Villareal. Les potentiels futurs prodiges subissent une forte pression, qu’ils peuvent se mettre eux-mêmes, pour réaliser leur rêve. Ils sont aussi souvent poussés par leurs parents à persévérer dans cette voie. En est-il de même pour les enfants de joueurs ? Le football, est «de plus en plus un débouché professionnel», selon Alain Giresse, appuyé par Christian Lanza: «Les parents sont bien moins frileux qu’avant, alors si le père a été pro, on peut penser qu’il encouragera son fils dans cette voie

Footballeur serait désormais une position sociale enviée et durable, qu’un père tenterait de transmettre. Cela dit, la réussite de cette entreprise est souvent compromise au vu de la faible reproduction sociale dans ce milieu. En réalité, les fils d’anciens joueurs sont bien peu à évoluer au plus haut niveau. Anthony Braizat, ancien joueur et entraîneur de ce même club suisse, et fils de Henri, attaquant passé par l’OM et Saint-Etienne dans les années 1950 rappelle que «fils de ou non, réussir dans le football, ce n’est vraiment pas évident : il y a beaucoup d’appelés et très peu d’élus. On parle d’une branche professionnelle très particulière. Il faut avoir un énorme mental, de la vitesse, une force physique au-dessus de la moyenne et, en tant que fils d’un ancien joueur, supporter les étiquettes qu’on va vouloir te coller.»

Selon les observations de Juliana Antero sur l’héritabilité de la haute performance sportive, la reproduction sociale dans le monde du football serait équivalente à celles observées «dans le rugby et sur le Tour de France, autour de 5 à 6%». Sans être négligeable, ladite reproduction y est toutefois «marginale par rapport à de nombreuses autres branches professionnelles de la société», martèle Frédéric Rasera, sociologue du sport, citant à titre d’exemple «les fils de professeurs, dont le nombre à devenir profs à leur tour va être beaucoup plus élevé». Selon une étude l’INSEE, en 2014, pas moins de 47% des fils de cadres supérieurs étaient eux-mêmes cadres supérieures et 48% des fils d’ouvriers sont également devenus ouvriers. Autre exemple sportif, le New York Times a révélé, toujours en 2014, qu’un fils de joueur de NBA a 55 fois plus de chances de décrocher une place en première division universitaire, dernier pallier avant de pouvoir accéder à la NBA, qu’un Américain moyen.

Paradoxalement, il existe donc très peu de « fils de » qui arrivent à évoluer dans l’élite du football. Pour Christian Lanza, il s’agirait d’un «effet de loupe dû aux réseaux sociaux» sur quelques cas célèbres comme par exemple avec Justin, fils de Patrick Kluivert. Il privilégie «la tendance inverse», tant les «fils de» sont rares à ses yeux. La classe sociale des jeunes qui n’imitent pas la carrière sportive de leur père ou bien de leur mère peut-elle en pâtir? C’est en tout cas ce que se demande Frédéric Rasera, sans pour autant pouvoir argumenter, faute de travaux sur le sujet: «Les enfants de footballeurs ne sont-ils pas voués, pour la plupart, à une forme de déclassement, notamment économique

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