Progrès technique et football, apports et limites d’un football 2.0.

Le sport a toujours été un terrain propice à l’innovation et à l’expérimentation. Dans la recherche constante de la performance, les sciences et le sport sont devenus si proches que l’on pourrait aujourd’hui parler de science du sport. Sciences dures bien sûr, avec la médecine, l’étude des statistiques mais aussi la physique, la chimie et bien d’autres.
Sciences molles également, qui ont aussi un rôle à jouer. La communication et le management sont les fondements d’un club. En fait, les sciences humaines dans leur globalité sont utilisées pour comprendre, mais surtout apprivoiser le football.
En effet, cette science vient tenter de maitriser le chaos d’un match de foot. Là où la retombée du ballon après un coup franc était peu maitrisable il y a quelques années, on vient la calculer précisément avec les moyens techniques actuels. La trajectoire autrefois chaotique du ballon est aujourd’hui connue, maitrisée et surtout prévisible. 

Selon l’anthropologue Pascal Picq : « L’intelligence au XXIè siècle sera artificielle, ou ne sera pas. ». Le dictionnaire Larousse définit l’intelligence artificielle comme étant « l’ensemble des théories et des techniques mises en œuvre en vue de réaliser des machines capables de simuler l’intelligence humaine. ». Plus que cet aspect de « simulation » de l’intelligence humaine, c’est l’augmentation de cette dernière par l’IA qui nous intéresse ici. La modernisation du monde quotidien fait ressortir les limites de l’Homme, et encourage le développement de ces technologies. Elles sont chargées de l’assister en pensant comme lui, mais mieux et plus vite. Le foot, perméable à la société qui l’entoure, ne fait pas exception à cette évolution et à cette mentalité. Alors est-ce que comme Picq nous pouvons affirmer que le foot du XXIè siècle sera connecté, ou ne sera pas ? Pas si sûr. 

L’erreur n’est plus permise. C’est en partant de ce constat qu’il est possible d’expliquer la vague de nouvelles technologies qui déferle sur le football. Le football est un sport profondément humain par nature. Et quoi de plus humain que l’erreur ? L’erreur du joueur dans le choix de la passe, l’erreur de l’arbitre dans l’évaluation d’une faute, l’erreur du coach dans son plan de jeu, l’erreur du supporter dans son choix de pari et tant d’autres.. Si certains estiment que c’est ce qui fait que le foot est si captivant et surprenant, d’autres au contraire cherchent à effacer ces erreurs, créer le jeu parfait. À l’instar du joueur d’échecs, le joueur de foot cherche à produire la partie parfaite. Une partie avec le bon plan de jeu, des joueurs qui ne commettent aucune erreur, et un arbitre irréprochable. Et comme aux échecs, cet objectif impossible avec des cerveaux humains semble aujourd’hui atteignable par la technique. 

Le coach augmenté, ou la science du jeu appliquée aux hommes. 

Le premier algorithme à avoir atteint la sphère du ballon rond est la tactique. En mettant en place une certaine disposition, les entraineurs espèrent atteindre un certain résultat. La tactique apparait pour la première fois sur les terrains de football dans les années 1870-1880. Sans définir de rôle bien précis, les entraineurs comprennent que donner à l’équipe une certaine disposition, semblable ou différente à celle de l’adversaire, va permettre de diminuer la part de chaos pour obtenir un jeu plus maitrisé.
Une fois ce postulat de départ acquis, la difficulté se pose maintenant dans le choix de cette tactique. À l’époque, la question ne se posait pas trop, car les systèmes de jeu encore rudimentaires étaient trop peu nombreux pour poser de réelles questions de style. Mais au fur et à mesure des années, les styles de jeu se sont diversifiés et de vraies innovations tactiques voient le jour. On ne parle plus d’équipes disposées en M ou en W, mais bien de défense à 3, à 4, de 4-4-2 et de 3-5-2. Cette nouvelle manière de concevoir la disposition tactique des joueurs sur un terrain augmente de manière quasi-infinie les possibilités de placement, et fait bouillir l’esprit des entraineurs de l’époque. En faisant encore une fois un parallèle avec les échecs, on peut mesurer les apports de l’intelligence artificielle dans ce domaine. En calculant les positions des joueurs sur le terrain, la machine va chercher à se projeter sur des postions déjà connues et estimer les chances de réussite d’un plan, d’un projet de jeu. On n’imagine pas aujourd’hui concevoir une tactique sans avoir recours à une base de donnée informatique. De la même manière qu’on n’imagine pas aujourd’hui jouer une partie d’échecs sans avoir cherché ses coups au préalable dans ce même genre de base de données. 

Quelle place accorder à ces nouvelles technologies dans la préparation des matchs ?
Julian Nagelsmann est l’exemple typique de l’entraîneur 2.0. On se souvient en particulier de cette séance d’entrainement à Hoffenheim. Nagelsmann convoque des joueurs devant un écran géant installé sur le terrain et décortique chaque action d’un match précédent. L’intérêt ici est d’illustrer directement les propos tenus par l’entraineur. Les joueurs n’ont pas à imaginer la scène décrite par leur coach car celle-ci se trouve sous leurs yeux, ce qui permet un gain de compréhension maximal.
L’actuel coach du RB Leipzig ne s’arrête pas là. Avec l’arrivée des drones équipés de caméras, il est maintenant possible de filmer le terrain d’en haut, et voir la disposition tactique dans son ensemble. Il est ainsi bien plus aisé de voir ce qui ne va pas, et d’expliquer des nouveaux concepts aux joueurs. Cette compréhension et cette capacité d’analyse du jeu permettent une adaptation constante. Le XIXè siècle était dominé par 2 systèmes tactiques (le 2-3-5 et le « WM »  bien connu outre manche), la saison 2019-2020 voit Nagelsmann en proposer plus d’une dizaine, sans jamais utiliser le même plus de 8 fois sur la saison. Toujours en Bundesliga, mais cette fois-ci du côté de Leverkusen, un staff complet est chargé d’observer le match en temps réel à l’aide d’une intelligence artificielle qui décrypte le jeu et donne les clés de compréhension. Grâce à un ingénieux système de caméras, chaque angle de chaque joueur est capté et analysé par l’IA, qui transcrit ensuite cette analyse sur un ordinateur. Ce système permet de disposer les joueurs dans le secteur ou ils sont le plus à l’aise. L’ordinateur est capable de calculer dans quelle partie du terrain un joueur effectue ses meilleures performances, et ainsi proposer des changements optimaux dans le but d’optimiser les capacités du joueur au maximum. 

À LIRE : A l’AZ Alkmaar, le formation se fait en réalité augmentée.

Mais cet usage de la technologie dans le coaching possède tout de même ses limites. Dans une interview accordée au magazine Caviar en 2021, l’entraineur de Nantes Christian Gourcuff expose les limites de l’intelligence artificielle. Pourtant un des pionniers de l’usage des nouvelles technologies dans le football, l’ancien prof de maths refuse d’y voir le Graal tant annoncé. Un logiciel est un excellent outil d’explication, à condition que l’idée même présentée par l’entraineur vienne de lui. Rien ne remplace l’œil, et encore moins le cerveau du coach, qui connait humainement ses joueurs, leurs forces et leurs faiblesses. « Sans idée sur le jeu, vous pouvez avoir tous les outils que vous voulez, ça n’aura aucun intérêt. ». 

L’arbitre augmenté, ou la présomption de culpabilité.

Depuis toujours l’arbitre a été source de tensions. Dans un match de foot, les 22 joueurs représentent leur équipe, et jouent pour gagner. L’arbitre lui, représente le jeu, et son rôle et de s’assurer que les règles du football sont bien respectées.
La pression qui pèse sur ses épaules est immense. Il est chargé de faire respecter l’équilibre entre les deux équipes. Une faute commise par l’une doit amener à une réparation pour l’autre, dans le but de recréer le statu quo originel. Ainsi, pendant 90 minutes, l’arbitre désavantage une équipe au profit de l’autre, et vice- versa. Tâche la plus ingrate du football, car chaque décision est approuvée par la moitié des fans et désapprouvée par l’autre. Mais tâche centrale, car sans ce porte-parole du jeu sur le terrain, un match de foot n’aurait de footballistique que le nom.
Tout comme les joueurs, l’arbitre n’est qu’un homme. Faillible, soumis à la pression, inconsciemment influençable et influencé. Sa marge d’appréciation est immense, faisant de lui à la fois le juge, le procureur et l’avocat. C’est à lui et à lui seul que revient la décision de sanction, et sa sentence est irrévocable.
Errare humanum est, les erreurs d’arbitrage sont légion, et les conséquences de ces dernières peuvent avoir des effets dramatiques, sortant parfois même du simple cadre de la rencontre. Perseverare diabolicum, sachant l’arbitre faillible, comment s’assurer que les règles du jeu soient appliquées sans faute ? 

Une fois de plus, on fait appel à la technologie. Quels sont les défauts de l’arbitre humain ? Ils ont été listés précédemment. L’arbitre est faillible, la machine ne l’est pas. Gouvernée par ses algorithmes, « Si un événement « x » survient, alors la décision « y » doit s’appliquer. ». Les mêmes causes amènent aux mêmes conséquences, pas d’erreur possible.
L’arbitre est soumis à la pression. Pas de difficulté ici, la machine est neutre, perméable au monde qui l’entour et fonctionne en autonomie totale. Impossible pour un humain d’altérer son jugement.
L’arbitre est influençable. En effet, par sa nature, l’arbitre est au milieu du terrain. Les joueurs jouent autour de lui, et peuvent facilement se retourner vers lui en cas de décision litigieuse, ou d’absence de décision. La machine, bien à l’abris dans un serveur à des centaines de kilomètres du stade, n’est pas atteignable par ces joueurs. La décision est prise, elle s’impose. Les joueurs obéissent.
Alors la machine à fait son apparition dans le corps arbitrale. Lors de la Coupe du Monde 2014, la Goal Line Technology est introduite. Son fonctionnement est simple. Une série de capteurs sont installés tout autour des cages. Si le ballon rentre, la montre de l’arbitre vibre, But. Avec cette technologie, le but anglais inscrit par Lampard en 2010 aurait compté. La montre de l’arbitre aurait vibré avant que Neuer ne récupère et sorte le ballon ni vu ni connu.
Cette technologie prouvant son efficacité, on décide d’aller encore plus loin. C’est la création de la Video Assistance Referee. Le principe est simple, chaque détail du match est filmé en 3D, et l’arbitre peut, à tout moment de la rencontre, mettre le jeu en pause et aller consulter les images pour prendre sa décision. Cette nouvelle manière d’arbitrer est censée avoir 2 vertus. La première, c’est de diminuer voir d’annuler définitivement les erreurs d’arbitrage. La deuxième, c’est d’asseoir la décision de l’arbitre. Après visionnement des images, l’arbitre revient sûr de lui et la contestation est moins admise, car l’arbitre ne juge plus en temps réel, et aucun détail ne peut lui échapper. 

À LIRE : Témoignage d’un arbitre; formation, appréhension du jeu, de l’erreur.

Mais la mise en place d’un tel système va tout de même faire un malheureux. En effet, l’arbitre n’est plus le seul maitre du jeu. La fin du tabou autour des erreurs d’arbitrage met en lumière ses faiblesses. Par la mise en place de ces moyens techniques, ont part du principe que l’arbitre commet une erreur dans sa décision, et la VAR vient corriger cette erreur. L’exemple parfait de cette « présomption de culpabilité » réside dans la nouvelle règle relative au signalement des positions de hors-jeu. Avant, l’arbitre de touche levait son drapeau au moment où il notait un hors-jeu. L’action s’interrompt alors instantanément et on dégage le ballon dans l’autre sens. Dorénavant, l’arbitre de touche, même s’il voit une action de hors-jeu, doit laisser l’action se dérouler jusqu’au bout, et ne lever son drapeau qu’a la fin de celle-ci. Ce changement témoigne à la fois d’une perte de confiance dans l’arbitre, mais également d’une limite de l’usage de la VAR. On laisse l’action se jouer car dans le cas où elle se termine par un but, l’erreur d’appréciation de l’arbitre de touche serait terrible. Laisser l’action aller au bout permet après coup de visionner la VAR, impossible de le faire pendant le jeu, et déterminer s’il y a bien hors-jeu ou non. Dans le cas où l’arbitre s’est trompé, heureusement que l’action est allée au bout car elle se conclue par un but. Sinon, on a joué pour rien.
En plus de mettre en place cette présomption, la VAR ne solutionne en réalité pas tous les problèmes d’humanisation de l’arbitrage. Le transfert de responsabilité de l’homme vers la machine n’est que partiel, car la décision finale revient pour l’instant à l’arbitre. Hors le cas du hors-jeu, où la machine calcule elle-même la position et donne une réponse claire, les actions de fautes physiques restent à l’appréciation de l’arbitre. Même après visionnement des images, l’arbitre reste un Homme. Ses défauts d’Homme sont toujours présents, mais sa légitimité en prend un grand coup. 

Le joueur augmenté, ou le paradoxe de l’humain. 

Ainsi, toutes les parties concernées par une rencontre footballistique se trouvent augmentées par l’usage des sciences. Toutes ? Pas vraiment. Le joueur n’a pas le droit à l’augmentation de ses capacités. En fait, il ne l’a jamais eu. Pourtant, c’est bien lui le premier qui a voulu améliorer ses performances par des moyens externes. Ainsi, l’alimentation, le sommeil, la vie quotidienne sont régis par des professionnels. On cherche à optimiser tous les aspects de la vie du footballer, mais le joueur lui-même doit rester tel qu’il est. Il est le seul pour qui les erreurs sont permises, car il est le seul dont on admet les limites physiques. Une dernière analogie avec les échecs permet de mieux expliquer cette marge de tolérance envers le joueur. Ce qui rend les échecs si passionnants, c’est que toutes les pièces sont différentes. Chacune avec ses forces et ses faiblesses, c’est l’échiquier dans son ensemble qui mène la lutte. Si toutes les pièces étaient des dames, capables de faire ce qu’elles veulent, le jeu perdrait vite de son intérêt, et le nombre de parties nulles exploserait. De la même manière, si les terrains de foot n’étaient composés que de Messi ou de Ronaldo, le talent pur deviendrait la norme, et le jeu perdrait également tout son intérêt. On cherche donc à établir une différence, un déséquilibre entre les joueurs en fonction de leur talent et de leur travail fourni. Rien d’autre ne doit entrer en compte. 

Ce constat permet de comprendre la différence d’appréciation faite par les fans des erreurs commises par l’arbitre et celles commises par les joueurs. En effet, le joueur à l’avantage de jouer pour un club, par extension une ville. Le supporter est donc directement concerné par les réussites et les échecs du joueur. En faisant vivre au supporter des hauts et des bas, parfois pendant plusieurs années, le joueur occupe une place particulière dans la tête de celui-ci, qui s’habitue à le voir jouer tous les weekends. Il sera ainsi plus enclin à pardonner une erreur d’inattention ou une saute de concentration car un lien particulier les réunis. Le terme consacré pour qualifier ce lien est l’amour du maillot. Par la nature de sa fonction, l’arbitre ne peut pas se prévaloir d’un tel lien avec les fans. L’arbitrage d’un match de football implique une neutralité exemplaire, car rappelons-le, là ou le joueur représente un club, l’arbitre représente le jeu. Ainsi, un arbitre ne peut pas se créer de fanbase, car aucun lien ne le lie avec le supporter. Ses erreurs seront donc doublement inexcusables. D’abord parce que sa côte affective est quasi-nulle, et ensuite parce que ses erreurs ont des conséquences pour le club du supporter. Un joueur peut se faire « blacklister » au bout de quelques matchs, l’exemple de Valère Germain à l’OM en est un bon exemple. Mais ce ne sera jamais aussi rapide que l’arbitre qui peut voir sa carrière brisée sur un seul mauvais jugement. 

Mais cette acceptation romantique par le supporter de l’erreur du joueur comporte en réalité un versant bien pus pragmatique. Refuser cette erreur serait inciter à la performance parfaite. Et pour obtenir cette performance parfaite, certains joueurs pourraient avoir recours à des méthodes peu conventionnelles. De nouveau, la question du dopage surgit. La lutte contre le dopage est un enjeu majeur dans le sport mondial depuis presque toujours. Un joueur ne peut s’augmenter que par lui même, pas par des moyens extérieurs. En plus de leur travail quotidien, Ronaldo et Messi ont en eux un talent naturel qui fait d’eux les leaders du football mondial. On accepte cette domination car aucun des deux n’a eu recours à de quelconques substances pour y parvenir. On estime que cette rivalité est mérité. On accepterait moins qu’un joueur parvienne à se hisser à leur niveau simplement en s’injectant une quelconque molécule dans le sang et sans fournir d’efforts supplémentaires, sans non plus être né avec le ballon dans les pieds.
Mais toute la difficulté de cette question réside en réalité dans la définition du dopage. Manger des pâtes permet d’ingérer des sucres lents, qui permettent d’avoir plus d’énergie sur le long terme. Est-ce là du dopage ? Finalement, un joueur moyen qui mange des pâtes pourra rivaliser, voir dépasser un meilleur joueur qui mange au fast-food tous les midi. On admet donc un certain degrés d’amélioration pour le joueur, mais en lui imposant des limites dans son développement. Pour garder ce côté profondément humain du football, mais aussi pour préserver la beauté de ce sport, en laissant des talents brut le dominer. 

Les sciences et les outils technologiques qui les accompagnent se font de plus en présents dans le foot moderne. A tel point que même le supporter semble concerné. Que ce soit dans le but d’assurer sa sécurité, avec les caméras à reconnaissance faciale mises en place par le FC Metz, ou dans le but de faire lui un acteur des rencontres avec les sites de pari sportifs, le supporter lambda à aujourd’hui cessé d’être passif devant son écran ou au stade. Ce football 2.0 semble s’installer définitivement dans le paysage sportif mondial, avec ses avancées certaines, mais aussi son lot de déceptions. 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.