Si peu d’ouverture à la ligue fermée

L’annonce récente de la création d’une Superligue fermée a immédiatement provoqué une levée de bouclier massive de la part de nombreux acteurs du monde du football. Celle de l’abandon du projet quelques jours plus tard a été abondamment célébrée. L’élite du football européen continuera donc de se disputer la suprématie continentale en Ligue des Champions, au moins pour quelques temps. Mais si la Champions n’est pas fermée à proprement parler, elle n’en est en fait peut-être pas si loin:

Nombreuses ont été les réactions à condamner le projet de Superligue européenne lorsqu’il a été rendu public, dimanche dernier. Fans, joueurs, entraîneurs, observateurs ou dirigeants, presque tous ont exprimé un désaccord plus ou moins féroce à l’encontre de cette compétition via deux catégories de critiques. Un rejet du modèle même au motif qu’il s’oppose à l’idéal méritocratique du sport de haut-niveau, qu’il est assez largement décorrélé de logiques sportives ou que les plus « petites » nations n’y sont pas représentées. Et une réprobation des conséquences à plus ou moins long-terme de la mise en place d’une telle compétition : le raccourcissement des matchs, la division du temps de jeu en quart-temps ou d’autres changement de règles, mais aussi la disparition des championnats domestiques pour n’en citer que quelques unes.

Au contraire, lorsque mardi, Manchester City, suivi de la majorité des autres clubs parties prenantes, a annoncé se retirer de l’épreuve, beaucoup ont salué la victoire du « vrai foot » face au « foot business » comme si tout ce qu’impliquait la Superligue était soudainement dissipé. Réactions au mieux très naïves, au pire hypocrites.

Pas fermée ?

L’APOEL Nicosie a dû jouer quatorze matchs avant d’atteindre les quarts des finale de l’édition 2011-2012. ©UEFA.com

Car pour commencer, cela ne protège en rien le football de profondes modifications à un horizon plus ou moins proche. Peut-être cela l’éloigne-t-il un peu. Si les douze clubs frondeurs sont cupides, les instances dirigeantes du football mondial le sont aussi. En tout cas assez pour passer, à terme, de quatre-vingt-dix à soixante minutes de temps de jeu si cela garantit une revalorisation des droits TV. La VAR était certes un vieux serpent de mer qui a mis du temps à advenir, mais le passage de trois à cinq remplacements par match s’est fait sans encombre. Ces deux exemples constituent des modifications importantes du jeu tel que nous le connaissions il y a encore quelques années.

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Surtout, le modèle proposé par la Superligue était-il réellement si différent de celui de l’actuelle Champions League ? Le projet n’était pas véritablement celui d’une ligue fermée, mais plutôt d’une ligue semi-fermée puisque un quart des participants n’auraient pas été reconduits automatiquement d’années en années. De ce que l’on sait, il y avait également assez peu de mesures d’encadrement telles qu’elles peuvent exister dans la plupart des autres ligues fermées, notamment en Amérique du Nord. À l’inverse, quinze des vingt concurrents auraient été qualifiés d’office. Le principe peut apparaître choquant, mais n’est-ce pas finalement peu ou prou ce qu’il se passe déjà en Ligue des Champions ?

Schalke 04 est un des rares clubs demi-finalistes au cours des quinze dernières années à ne pas avoir été convié au projet de Superligue. ©Getty Images

Contrairement aux championnats nationaux dans lesquels chaque équipe joue le même nombre de matchs pour le même nombre de point, la Champions n’est pas égalitaire et on peut même douter de son caractère équitable. Elle fonctionne en un sens comme une compétition fermée, tant dans la manière dont elle est organisée que dans les résultats qu’elle produit. Une importante partie des participants n’est en fait jamais qualifiée pour les phases de groupe, et les clubs vainqueurs des championnats dits « mineurs » ont à disputer trois, quatre, voire cinq tours avant de pouvoir intégrer les poules. Lors de son épopée jusqu’en quarts de finale de l’édition 2011-12, le club chypriote de l’APOEL Nicosie est entré en compétition au second tour de qualification. C’est à dire qu’il a dû jouer six matchs de plus que tous les clubs qualifiés directement pour la phase de groupe. D’autre part, sur les soixante-quatre demi-finalistes de la compétition depuis la saison 2005-06, seuls huit ne sont pas parmi les quinze fondateurs pressentis de la Superligue (les douze déclarés plus le Paris Saint-Germain, le Borussia Dortmund et le Bayern Munich, à qui a été offert une place) : Villareal, l’Olympique Lyonnais (deux fois), l’AS Roma, l’AS Monaco, Schalke 04, le RB Leipzig et l’Ajax Amsterdam. Seul l’Ajax n’est pas issu des cinq « grands » championnats.

Nouvelle formule.

« L’entraîneur de Liverpool Jurgen Klopp a salué l’échec du projet de Superligue européenne plus tôt cette semaine, mais il prévient que la réforme de la Champions League, qui doit être mise en place à partir de 2024, va accroître la pression sur le calendrier »

La production de tels résultats, et la rétribution des clubs en fonction (les plus performants gagnent le plus), contribuent à renforcer ces positions dominantes. La nouvelle formule de la compétition, adoptée récemment par l’UEFA, ne fait qu’accroître ces dynamiques, en attribuant encore davantage de places aux équipes des « grands » championnats, et en rémunérant encore plus abondamment les clubs les plus importants. En ajoutant à cela davantage de matchs, avec assez peu d’enjeu, puisque seuls douze des trente-six engagés seront éliminés à l’issue de la première phase, des systèmes de play-offs et des matchs à élimination directe, cette nouvelle formule est sous bien des aspects une Superligue qui ne dit pas son nom. Et néanmoins, si Jurgen Klopp ou Guardiola l’ont critiquée, si certains sur les réseaux sociaux s’y sont opposés, la nouvelle formule a été adoptée sans provoquer le dixième du tollé suscité par le projet de ligue semi-fermée.

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Évidemment, cela est en partie attribuable au timing : l’officialisation de la réforme est passée un peu inaperçue alors que l’attention médiatique était encore largement accaparée par le projet concurrent et ses rebondissements. Il paraît tout de même étrange que ces deux modèles, pourtant pas si éloignés, aient pu provoquer des réactions aussi inégales.

Système pyramidale contre système fermé.

L’année dernière, Valence, 4e de Liga était qualifié directement pour la phase de poules. L’ajax, champion des Pays-Bas, avait dû disputer deux tours de qualification. ©Getty Images

Dans Économie du sport, un ouvrage paru en 2012, Jean-François Bourg et Jean-Jacques Gouguet, chercheurs au Centre de Droit et d’Économie du Sport de Limoges, décrivent les modèles américains et européens d’organisation du sport professionnel :

Une concurrence sauvage risquant de profiter, sur le plan sportif, aux clubs les plus riches (recrutement des meilleurs joueurs), il a été instauré des règles (draftsalary cap, partage des revenus) qui constituent un système de péréquation de ressources entre clubs du haut et du bas de tableau. Dans le modèle américain, l’objectif sportif des clubs s’efface devant la contrainte économique, aucun club n’étant menacé de relégation dans les divisions inférieures à cause de ses résultats au classement général. Cette contrainte économique, pour tous les acteurs impliqués, trouvera sa résolution dans un vaste processus de négociation collective.

Dans le modèle européen, le club n’est plus un maximisateur de profit mais plutôt un maximisateur de victoires dans la mesure où, contrairement aux ligues fermées américaines, l’accès à un niveau de compétition donné ne se fait pas sur critères financiers mais au vu des résultats sportifs, avec en plus une possibilité de relégation en division inférieure à la fin de la saison sportive. Cela ne signifie pas pour autant que la logique économique soit complètement absente du fonctionnement du modèle européen, bien au contraire. Pour maximiser ses résultats sportifs, chaque club recherche des moyens financiers conséquents. En l’absence d’instruments de régulation des marchés, du travail en particulier, ou de partage des revenus, il y a un risque considérable de pérennisation d’un déséquilibre compétitif entre les clubs les plus riches et les autres.

Autrement dit, dans le modèle américain de ligue fermée, professionnalisé très tôt, l’objectif premier est la rentabilité. La performance sportive doit permettre d’y arriver. A l’inverse, le modèle européen s’est professionnalisé plus tard, en conservant le système pyramidal. Tel qu’il est pensé et construit, l’objectif premier est sportif. La rentabilité et la puissance financière sont alors des moyens en vue d’atteindre cette fin.

C’est probablement ça qui choque autant lorsqu’est évoquée une ligue fermée, que l’argent dépasse le sport. Il semble donc que la majorité des fans de foot soient extrêmement attachée à la primauté de l’objectif sportif. Cependant, de nombreux clubs pratiquent aujourd’hui abondamment le trading : le sport n’est plus qu’un moyen de valoriser l’actif qu’est le joueur. Et le système tel qu’il fonctionne actuellement a engendré de nombreux exemples de gestion financière déraisonnable et d’importants déséquilibres sportifs. Cette position apparaît donc largement questionnable.

Cette année encore, les quatre demi finalistes de la compétition sont parmi les quinze clubs invités à fonder la Superligue. ©UEFA.com

Pour échapper, à terme, à une Superligue, quel qu’en soit le nom ou l’organisateur, le football européen doit connaître d’importants changements. Ce n’est pas le chemin qui semble être emprunté à l’heure actuelle. La question la plus pertinente est alors peut-être celle de savoir si une telle compétition est encore évitable. Car si les fans du vieux continent ne semblent pas encore prêts à voir débarquer une ligue fermée, le public asiatique ou américain lui la plébiscitera probablement. Il n’en représente pas encore le consommateur principal, mais pour combien de temps ?

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