Les «CRACKS» du football, Amour, Gloire et Deboires

Depuis le début du XIXe siècle, le « crack » est le surnom du poulain le plus rapide d’une écurie, celui qui montre des qualités de vitesse exceptionnelles et qui l’emporte lors de toutes les courses auxquelles il participe. Ce curieux surnom est issu du verbe anglais to crack up, que l’on peut traduire par « vanter les qualités de quelqu’un » ou « faire ses louanges ». Au milieu du XIXe siècle, l’usage de l’expression « être un crack » est devenu fréquent pour désigner les champions des grandes courses dans le langage hippique, puis quelqu’un d’exceptionnel dans le langage courant du XXe siècle.

définition du terme « crack » : caminteresse.fr

Nombreux sont les jeunes joueurs à avoir hérité de cette étiquette, celle de « crack », et ce dès leur plus jeune âge. Certains ont pu sortir la tête de l’eau et réaliser leurs rêves, percer au haut niveau, devenir un joueur de football professionnel reconnu. D’autres n’ont pas forcément eu cette chance, pour des raisons multiples, dans des circonstances multiples…

Le prototype.

Mario Rosas, ce nom ne vous dit très probablement rien, et c’est bien normal. Passé par Alavès, Castéllon ou encore Salamanque, il fût un joueur espagnol lambda et inconnu du grand public. Pourtant, Mario Rosas est l’un des plus grands talents que la Masia ait vu évoluer depuis sa création…

Rosas naît à Malaga en 1980. Vous savez, la ville de l’ancien club d’Isco et de…Diego Rolan. Ce club dont Twitter parle au moins une fois par an, rabachant que son ex-président avait déclaré « que par la grâce d’Allah, Barcelone ne sentira pas l’odeur de la Liga ». L’Andalou naît donc ici, et rejoint la Masia à 14 ans. Là, il cotoie Gabri, Puyol ou bien encore Xavi, avec qui il a débuté en pro, à quelques semaines près. Ce dernier a d’ailleurs un souvenir extrêmement précis du jeune prodige d’un mètre 67, vantant ses qualités.

« Il y avait un autre Iniesta (qui selon certains ne pouvait pas ne pas percer en A) au Barça. Mario Rosas. Si tu voyais comment il jouait à 15, 16 ou 17 ans, tu te disais : Quand ce type fera parti de l’équipe première, le Camp Nou va halluciner. Il était un mélange de Laudrup et de Messi, pour de vrai. Il jouait des deux pieds, dribblait, était compétitif. »

Cherchez Mario Rosas sur YouTube et vous n’obtiendrez qu’un Mario Rosas…accordéoniste, venu d’Amérique du Sud. C’est à se demander s’il a réellement existé. Sur Google, on ne trouve que quelques photos de Rosas à la Masia, généralement accompagné de Xavi ou de Gabri. Les seules restantes sont celles de présentation lors de ses multiples arrivées dans les clubs espagnols qu’il a côtoyé.

Si le fantasme d’un hybride Laudrup-Messi est presque trop beau pour être vrai, mix avec lequel on obtiendrait sûrement un joueur plutôt ami avec le ballon, l’absence d’images de Rosas en action ne fait que rendre la promesse du joueur plus séduisante. Les seules images disponibles sont sur le fameux site Footballia : sept matchs, trois en pro, et puis c’est tout. Sept matchs. L’idée imaginaire du meilleur album que vous ayez écouté de votre vie est certainement plus séduisante que le réel meilleur album que vous ayez écouté.

Xavi poursuit : « Il avait tout, mais il s’est perdu. Ça m’a choqué. Peut-être n’était-il pas assez professionnel ou n’avait-il pas une forte mentalité, nous ne le saurons jamais.« 

Peut être que si, finalement, nous le savons. Mario Rosas a témoigné quant à son échec professionnel. Mais avant cela, un petit point sur ses débuts à Barcelone en A, qui ont conditionné cet échec. Pour la dernière journée de la saison 1997-98, le Barca, déjà sacré champion sous les ordres de Louis van Gaal, affronte l’UD Salamanque au Camp Nou. Le technicien néerlandais effectue un large turnover et appelle le petit numéro 10 du centre de formation, qui portera le numéro 31. Titularisé à droit dans un 4-3-3, il réalise une première mi-temps de bonne facture. Souvent bas sur le terrain à la construction, et entre les lignes en phase offensive, ses qualités premières ressortent : une grosse capacité à verticaliser le jeu (surtout au sol), des premières touches de grande qualité, un centre de gravité très bas, capacité à se retourner et d’élimination en un-contre-un. Un petit air de David Silva version droitier, toute proportion gardée. Il fait cependant parfois preuve de déchet, choisissant un dribble compliqué afin de chercher à faire une grosse différence plutôt que jouer vers ses coéquipiers. Il aurait même pu marquer en fin de première période si Luis Figo l’avait servi face au but grand ouvert après un décalage fait dans l’axe parle portugais. Le futur Merengue a finalement préféré la frappe individuelle, hors cadre. De l’autre côté, Pauleta plante deux buts, dans la victoire 4-1 des siens. Rosas sera remplacé au bout des 45 minutes, dans un secteur où il aura été en concurrence avec Figo, Rivaldo ou Kluivert. Rien que ça. Cela s’est avéré être sa seule et unique titularisation avec Barcelone en compétition nationale. Il a aussi participé à un match face à Boca Juniors en 1999 lors de la « copa de los campeones », où il a été remplacé par l’immense Litmanen à la 59ème minute. L’andalou n’a pas semblé faire preuve de la discipline tactique requise aux yeux de Van Gaal, au plan de jeu plus restrictif que ses prédécesseurs Robson ou Cruijff. Là est peut être la grande différence Xavi. Lui a su s’adapter et adapter son jeu aux exigences de la Liga de la fin des années 90, reniant certes une partie de son jeu (qu’il a pu pleinement exploiter une dizaine d’années plus tard), mais cela lui a permis de survivre avec les A, malgré des manquements évidents sur les plans physiques.

« Cela n’a rien à voir avec la chance ou les mauvais entraîneurs, c’est ma propre faute si je ne suis pas en Liga. Tous les joueurs du Barca sont du même type, très offensifs, aiment avoir le ballon et aller de l’avant. Lorsque j’ai dû partir, je n’ai pas pu m’adapter aux nouvelles exigences qui se présentaient à moi, je devais défendre davantage et assumer d’autres tâches que celles que j’avais l’habitude de faire au Barca. »

Mario Rosas

Les critères physiques, un grand débat dans les centres de formation tout autour du globe. Souvent très durs à juger tant les joueurs de cet âge sont en pleine croissance, ils stoppent cependant la potentielle carrière professionnelle de beaucoup de jeunes prospects. Ayant souvent des besoins de résultats finaux très court-termistes, les éducateurs doivent privilegier de la performance pure, tout de suite, maintenant. Cela se fait malheureusement au détriment du développement footballistique. C’est exactement ce qui est arrivé à Steven Nzonzi lors de son passage au centre du SM Caen, comme le confirme Philippe Tranchant, responsable technique du CDF caennais à l’époque : « Il avait de grosses qualités techniques, de vision et d’intelligence de jeu. Mais il était très lent et en pleine croissance. Il avait dû prendre 30 centimètres dans l’année et était dégingandé. Du coup, il était souvent blessé. On ne l’a pas gardé car on n’avait aucune certitude sur le fait qu’il passe pro un jour. » Cette incertitude quant à un éventuel passage en professionnel, voilà ce qui effraie les éducateurs. Le sort aura bien tourné pour Nzonzi, avec la carrière qu’on lui connait, auréolée par un titre de champion du monde avec les Bleus de Didier Deschamps. Philippe Tranchant poursuit quant à ce dilemme : « À cet âge-là, vers 15-16 ans, on ne peut absolument pas savoir comment va évoluer un joueur. Sauf exception, quand un joueur est naturellement doué. Il faut aussi tomber dans un club où on se sent bien, avec une philosophie de jeu qui correspond à vos caractéristiques…« 

Continuons avec Mario Rosas. Deux ans plus tard, il a été libéré par le Barça, direction Alavès, faute d’avoir obtenu une prolongation de contrat. En deuxième division, ses déficiences physiques sont encore plus exacerbées et les entraîneurs sont encore moins enclins à se laisser aller à son talent, le football espagnol de l’époque étant bien plus rustre et physique. Ce football ibérique mutera de plus en plus au fur et à mesure des années, avant l’avènement de Guardiola que l’on connaît, prônant un football beaucoup plus joueur que « viril ». Mario Rosas exacerbe d’ailleurs à lui seul la problématique des joueurs au talent indéniable balle au pied, mais aux qualités physiques jugées à priori trop faibles pour pouvoir avoir un « impact » suffisant dans un match de première ou seconde division au tournant du siècle. Son destin aurait-il été différent s’il était arrivé dix ans plus tard, aurait-il pu avoir un avenir au Barça ? Probablement au vu de ses qualités indéniable le cuir entre les pieds. Il lui aura sûrement manqué l’intelligence tactique pour s’adapter à son temps.

Des échecs aux circonstances variables

Pour Philippe Bergeroo, ancien entraîneur des catégories jeunes en Equipe de France, dont la sélection U17 vainqueur du championnat d’Europe en 2004, « on peut savoir très bien jouer au foot sans être un très bon joueur de foot. » Une différence qui peut paraître subtile, les deux points semblant être assez similaires. Très bien jouer au foot serait donc avoir de capacités techniques et footballistiques au dessus de la moyenne, tandis qu’être un bon joueur de foot, serait plutôt la faculté à s’incorporer facilement dans un collectif ? C’est effectivement ce qui a été reproché à Farès Bahlouli, aujourd’hui le porte étendard de l’ensemble de la troisième division ukrainienne. Pourtant, selon Gérard Bonneau, ancien recruteur de jeunes prospects à l’OL, Bahlouli avait, lui aussi, le talent pour aller bien plus haut : « A cette époque à Lyon, il y avait deux joueurs au-dessus du lot chez les jeunes : Farès Bahlouli et Anthony Martial. Mais largement au-dessus. Je veux dire que c’était vraiment énorme. Techniquement très forts, les deux couvaient d’énormes promesses. » Techniquement très haut dessus de la moyenne mais parfois trop individualiste, l’ex-lyonnais, monégasque ou lillois a lui eu des problèmes extra-sportifs. Il a été victime d’une pubalgie assez tôt dans sa carrière, mais aussi et surtout, de récurrents problèmes de poids. A 19 ans, il est extradé à Merano pour une cure, afin de perdre la bagatelle de 8 kilos. Le début de carrière s’annonçait mal. A Monaco, il affiche 18% de masse graisseuse après les résultats des tests physiques de pré-saison. En comparaison, des joueurs comme Falcao affichent une taux trois fois inférieur à l’ex-lyonnais. Sa carrière en souffrira fortement, il avait déjà perdu l’envie de se faire mal, de faire les efforts sur le terrain. Malheureusement, au haut niveau, ces efforts sont une condition sine qua non pour perdurer. Peut être que l’envie d’y parvenir, le professionnalisme, la rigueur, n’étaient pas suffisants non plus.

Des exemples comme Mario Rosas ou Farès Bahlouli, il y en a des dizaines et des dizaines. La cause de leurs échecs sont multiples : d’abord personnelles. Certains de ces jeunes à qui on rabâche depuis leur enfance qu’ils seront riches et célèbres n’ont peut être pas pu tout encaisser mentalement. La starification de très jeunes footballeurs est un fait résolument néfaste pour leurs carrière. C’est le cas pour Hachim Mastour, surnommé « le jeune Cristiano Ronaldo », en raison de sa rapidité, de sa capacité à changer de rythme, de ses aptitudes supérieures au dribble et de son aptitude à bien tirer des deux pieds. Dès ses 14 ans et sa signature à Milan, les sponsors, abonnés sur les réseaux sociaux ont afflué de manière exponentielle, augmentant constamment la pression sur ses épaules. Nike le signe pour 10 ans, son club l’expose médiatiquement, profitant de son aura sur la toile comme une vitrine…Il a ensuite été prêté à Malaga, puis au PEC Zwolle afin de gagner en maturité et en temps de jeu. C’est là que le terme de « fraude » commence à faire son apparition vis à vis de l’opinion publique, qui voit en ce joyau uniquement un produit gâché, qui n’aura été performant que dans les carrières d’entraîneur sur FIFA. Pour se rien arranger, Mastour a lui aussi été victime d’une pubalgie lors de son passage dans le club grec de Lamia, entérinant pour de bon les espoirs d’une faste carrière. Aujourd’hui, comme Bahlouli, Mastour évolue lui aussi en troisième division, au Reggina, son club formateur. Un énième club, en espérant enfin un rebond, mais peut être surtout, retrouver le gout du football.

Personnelles, car les joueurs peuvent parfois vite sombrer dans les tentations de la vie de footballeur. C’est le cas pour Royston Drenthe, très vite étiqueté comme une pépite du football néerlandais. Il rejoint le Real Madrid à 18 ans en 2007, après avoir refusé le Barça et Chelsea : « Je sortais beaucoup, c’est sûr. Pas non plus tous les soirs comme les rumeurs pouvaient le dire, mais quasiment. On allait au Bouddha, c’était top. À cet âge et quand tu es footballeur, c’est difficile de dire non à Madrid : on t’offre beaucoup de choses, il y a beaucoup de fêtes« . Ce passage à Madrid constituera le début du déclin de la carrière du natif de Rotterdam, formé au Feyenoord. Il sera prêté par les Merengue aux Hércules Alicante, puis à Everton, sans réussite. S’en suivront des expériences compliquées tout autour du globe, en Russie, en Turquie, aux Emirats entre autre…avant un retour dans la ville natale, mais cette fois-ci au Sparta. Il évolue désormais au Racing Murcia, épilogue (ou presque) d’un carrière que laisse bien des regrets au vu des performances du garçons avec les Oranje dans les catégories jeunes.

Que se serait-il passé si un talent qui semble générationnel comme Pedri était tombé sur Massimiliano Allegri plutôt que Ronald #KoemanBall ? Phil Foden avec Sean Dyche plutot que Pep Guardiola. Si les joueurs ont leur part de responsabilité, il ne faut pas oublier que le contexte définit les choses, et donc que l’environnement tactique dans lequel ils évoluent joue un rôle primordial. Il faut un petit peu de chance pour atterrir dans un contexte de jeu favorisant les jeunes et leur plein épanouissement tactico-technique, ce qui est loin d’être le cas pour tous les « cracks » déchus.

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