30 ans après, une Allemagne pas si réunifiée

Presque 30 ans jour pour jour après la chute du Mur de Berlin, le calendrier de la Bundesliga offre un bel hommage à la réunification de la capitale allemande lors de la saison 2019-2020. Fraichement promu en première division, l’Union Berlin reçoit lors de la 10e journée dans le Stadion An der Alten Försterei leur voisin de l’ouest, les bleu et blanc du Herta Berlin. Si la rivalité entre les deux clubs ne ressemble en aucun point aux autres derbys, c’est tout simplement parce que les deux clubs ne se sont jamais affrontés au plus haut niveau du foot allemand. Quand le Herta vise le haut niveau sur la durée, l’Union lui tente de survivre dans ce monde qui était alors inconnu pour eux : la Bundesliga. Plus qu’une simple rencontre, cette opposition résume à elle seule la déchirure qui existe dans le paysage footballistique allemand à savoir une Bundesliga complétement tournée vers l’ouest tandis que les clubs de l’Est tentent de survivre bien loin de leur glorieux passé. 

Un petit peu d’histoire.

Avant de comprendre pourquoi les clubs de l’ancienne Allemagne de l’Est sont aujourd’hui aussi peu représentés en Bundesliga, une petite leçon d’histoire s’impose. 

La fin de la Seconde Guerre Mondiale marque la fin d’une ère, celle du IIIe Reich, et la naissance d’une autre, celle de la Guerre Froide. Depuis 1945, l’Allemagne, mais également Berlin est divisée en plusieurs zones d’influences contrôlées par la France, le Royaume-Uni, les États-Unis et enfin l’Union Soviétique. En 1949, après quatre années de tension entre les zones d’occupation ouest et est allemande, le monde assiste à la création de deux nouveaux états. Les différentes zones contrôlées par les pays de l’ouest se réunissent pour former la RFA (République Fédérale d’Allemagne) et quelques mois plus tard, les communistes allemands réagissent en créant la RDA (République Démocratique Allemande) qui devient alliée à l’URSS. Considéré comme un état totalitaire sous la coupe de Staline, la RDA se tourne rapidement vers le sport comme un moyen de propagande afin de prouver au monde entier la supériorité du modèle communiste. Dans ce contexte, une dizaine de clubs sont créés afin de constituer le nouveau championnat est-allemand : l’Oberliga. Regroupant au total quatorze équipes, la compétition voit s’affronter des clubs plus ou moins contrôlés par l’état. Alors que les équipes présentes dans le championnat de la RFA s’appuient sur des sponsors et nouent des partenariats avec les plus grandes entreprises du pays, les clubs est-allemands appartiennent eux aux associations sportives des secteurs d’activités directement soutenus par l’État. Le Lokomotiv Leipzig est ainsi géré par le secteur des transports, le Hallescher FC Chemie par celui de la chimie et l’Energie Cottbus par celui de l’énergie.

Désirant devenir une nouvelle puissance du football européen, la RDA dépense de véritables fortunes dans la formation des joueurs afin de ne rater sous aucun prétexte les talents de demain. Cette politique s’amplifie dans les années 60 lorsque le rideau de fer s’abaisse sur la moitié de l’Europe rendant impossibles les déplacements vers l’ouest. Dans ce contexte, si un joueur est repéré par les autorités est-allemandes, il est condamné à évoluer en Oberliga et si son niveau le permet, il aura éventuellement la chance de représenter son pays sur la scène internationale. Car le véritable objectif est là, être présent sur les compétitions européennes, affronter les équipes étrangères et prouver au monde la supériorité du système sportif communiste. Véritable porte de sortie, les matches à l’étranger sont l’occasion pour les joueurs de s’enfuir de la RDA pour gagner la RFA. Cependant, cette pratique reste relativement rare, car elle est synonyme d’exposition à d’éventuelles représailles de la part du ministère de la sécurité d’État : la Stasi. Lutz Eigendorf en est malheureusement le meilleur exemple. Joueur pour le Dynamo Berlin en 1974, il profite d’une rencontre amicale en Allemagne de l’Ouest pour s’enfuir et rejoindre les rangs du 1. FC Kaiserslautern puis du Eintracht Brunswick. Hors de la RDA, le joueur allemand ne se dérange pas pour critiquer le Parti et clamer haut et fort la supériorité du championnat ouest-allemand par rapport à l’Oberliga. Il meurt en 1983 à 26 ans dans un accident de la route suspect alors qu’il faisait l’objet de plusieurs enquêtes de la Stasi.

De 1974 à 1987, plusieurs clubs d’Oberliga parviennent à se révéler aux yeux de l’Europe en atteignant par trois fois le dernier carré de la C2, la Coupe d’Europe des clubs vainqueurs de coupe. Les premiers à réaliser cette performance sont les joueurs du FC Magdebourg. Champion et vainqueur de la Coupe de RDA lors de la saison 1973-1974, le club basé dans le nord-est de l’Allemagne est le premier de l’histoire de l’Allemagne de l’Est à se hisser jusqu’en finale et à remporter une compétition européenne. Éliminant le Sporting Portugal au tour précédent, les bleu et blanc battent en finale le Milan AC 2 – 0 rentrant ainsi dans l’histoire du football est-allemand. Marchant sur leurs pas, le FC Carl Zeiss Iéna et le Lokomotiv Leipzig atteignent également tous deux la finale de la Coupe d’Europe des vainqueurs de coupe respectivement en 1981 et 1987. Malheureusement, ils ne connaîtront pas le même succès et échoueront contre le Dynamo Tbilissi puis face au grand Ajax Amsterdam entrainé par un certain Johan Cruyff. Mais en RDA, ce n’est ni Magbebourg et encore moins le Lokomotiv qui domine de manière totalitaire le championnat. Entre 1978 et 1988, le Dynamo Berlin remporte ni plus ni moins que 10 titres de champion de RDA d’affilés. Seulement cette domination n’est ni le fruit d’un centre de formation ultra performant ou d’un système de jeu révolutionnaire. Réunissant les sections sportives de la police, du ministère de l’Intérieur, de la Stasi ainsi que des douanes, le Dynamo Berlin est dirigé par Erich Mielke qui est tout simplement le ministre de la Sécurité d’État et donc directeur de la Stasi. Rapidement surnommé « club de la Stasi », le Dynamo Berlin ne parvient pas à gagner en popularité malgré les très nombreux succès, car il représente à lui seul l’impact et le monopole du parti sur le championnat. Financé directement par le Parti communiste allemand, le club est protégé et avantagé par la Stasi qui développe le dopage dans le vestiaire berlinois mais également la corruption chez les arbitres et dans les autres clubs d’Oberliga. 

Si plusieurs clubs ont connu le succès sur le continent Européen, la sélection nationale véritable vitrine de la RDA sur la scène internationale parvient également à réaliser quelques coups d’éclats. En 1974, se déroule la Coupe du Monde en Allemagne de l’Ouest, compétition à laquelle la RDA parvient à se qualifier pour la première fois de son histoire. Si le parcours est plus qu’honorable avec une élimination au deuxième tour (équivalent de quart de finale) contre les Pays-Bas de Cruyff, le Brésil de Rivelino et l’Argentine, la compétition est marquée par une opposition historique face à leur voisin de l’ouest. Champion d’Europe en titre et comptant dans leur rang Beckenbauer et Gerd Müller, la RFA est le grand favori de la rencontre. Pourtant et à la surprise générale, devant plus de 60 000 personnes, c’est bien la RDA qui remporte ce match 1 – 0 grâce à un but de Jürgen Sparwasser. Ainsi, l’Allemagne de l’Est remporte le seul et unique match qui opposera les deux nations ennemies. L’équipe est-allemande parvient également à performer lors des Jeux olympiques de 1972 avec une médaille de bronze puis ceux de 1976 avec une médaille d’or décrochée face à la Pologne. 

Les 56 clubs allemands ayant joué en Bundesliga depuis la saison 1991/1992.

Une longue descente aux enfers.

Deux années après la finale jouée par le Lokomotiv Leipzig, la situation des clubs de l’est change radicalement. En novembre 1989, la chute du Mur de Berlin provoque l’euphorie dans la capitale allemande. Toutes les caméras du monde sont braquées sur les Berlinois qui armés de pioche mettent à mal le mur, chantent pour la liberté, crient et pleurent en retrouvant des personnes tant d’années après leur dernière rencontre. Si l’excitation et l’engouement sont présents lors des premiers jours, c’est bien l’inquiétude qui gagne les entreprises ainsi que les clubs est-allemands. L’ex RDA doit maintenant changer de modèle économique délaissant une économie communiste pour un modèle beaucoup plus libérale et capitaliste. Ne parvenant pas à s’acclimater face à ces changements, de nombreuses entreprises privées sombres et mettent la clé sous la porte. Désormais privés des finances de l’État, les clubs tentent en vain de décrocher des partenariats avec des entreprises qui luttent pour rester en vie. Dépourvus de rentrées d’argent, les pensionnaires de l’ancienne RDA se retrouvent avec un équilibre financier plus que fragilisé. Les dirigeants eux se retrouvent complètement dépassés par les événements, piégés par leur incapacité à s’adapter à ces changements brutaux. Largués dans un monde qui leur était alors inconnu et entourés par des sommes considérables, les clubs n’ont tout simplement pas les moyens d’évoluer aux côtés des géants de l’ex-RFA qui eux sont appuyés par les plus grandes entreprises comme Volkswagen, Opel ou bien encore Bayer. 

Alors que la situation était déjà critique, elle le devient encore plus en 1995 avec l’arrêt Bosman. Alors que de nombreux joueurs est-allemands partaient dès la chute du mur pour garnir les plus grands clubs allemands, l’arrêt Bosman vient accélérer et aggraver l’évasion des talents en dehors de l’est. Avant 1995, les clubs européens avaient pour obligation de composer leurs 11 titulaires avec au maximum 3 joueurs étrangers, ce qui avait pour effet de limiter considérablement l’exode des joueurs. Par conséquent, le développement des centres de formations était très important pour s’assurer un effectif de qualité. Enfin, dans le cadre d’un transfert d’un joueur en fin de contrat, le club propriétaire devait tout de même recevoir une indemnité. L’arrêt Bosman vient mettre un terme à tout cela. Les clubs peuvent maintenant aligner autant de joueurs étrangers qu’ils le souhaitent sur le terrain permettant ainsi une libre circulation des joueurs européens sur le vieux continent. Les indemnités de transfert pour un joueur en fin de contrat disparaissent également. Si la fuite des talents avait déjà commencé dès 1990 avec le transfert d’un des meilleurs attaquant de l’Est Andreas Thom à Leverkusen ou encore celui du futur ballon d’or Matthias Sammer à Dortmund, la situation se dégrade encore plus. Sans infrastructures modernes, des finances dans le rouge ainsi qu’une amplification des achats de la part des clubs de l’ouest, les équipes de la RDA se retrouve dans l’incapacité d’assurer un renouvellement des talents. 

Affaiblit économiquement et donc sportivement, les clubs de l’ex RDA ne peuvent tout simplement pas suivre le rythme imposé par ceux de l’ancienne RFA. Lors de l’intégration du championnat est allemand dans la Bundesliga, seul 2 clubs sur les 14 de l’Oberliga sont autorisés à rejoindre la première division allemande. Le FC Hansa Rostock en tant que champion en titre d’Oberliga ainsi que son dauphin le Dynamo Dresde. Seulement, l’écart est trop grand entre les deux équipes de l’est qui font office de puching ball. L’aventure Bundesliga tourne court pour l’Hansa Rostock qui est relégué dès la saison suivante ainsi que pour le Dynamo qui eux, quitte la première division 4 saisons plus tard. Aujourd’hui, le constat est simple. Depuis 1991, seulement 5 clubs situés en ex RDA ont connu la Bundesliga. Le Dynamo Dresde pendant 4 saisons, l’Energie Cottbus pendant 6 saisons, l’Hansa Rostock pendant 12 saisons, l’Union Berlin et le RB Leipzig qui jouent respectivement cette année leur deuxième et cinquième saison dans l’élite. Encore plus inquiétant, sur les 14 équipes présentes lors de la dernière édition de l’Oberliga en 1991, aucune n’est présente que ce soit en première ou deuxième division.

Les anciennes gloires de la RDA peuplent aujourd’hui la troisième division pour les meilleures d’entre eux, mais surtout la quatrième voir la sixième division. Une fracture existe bel et bien dans le paysage footballistique allemand entre l’ouest et l’est. La montée du RB Leipzig, nouvel entrant sur le « marché, depuis sa création il y a un peu plus de 10 ans, puis de l’Union Berlin semble être les prémices d’une nouvelle ère dont les 2 clubs ont ouvert la voie. En effet, à l’heure où ces lignes sont écrites, le Dynamo Dresde ainsi que l’Hansa Rostock occupent la première et seconde place de la troisième division, et le FC Erzgebirge Aue se trouve aujourd’hui en 2ème division. De quoi donner un petit peu d’espoirs aux fans d’une époque qui semble être révolue ou plutôt, qui semblait être révolue. 

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