Johan Cruyff, Mémoires

Titre : Johan Cruyff, Memories.
Auteur : David Walsh
Edition : Solar, Sports Poche
Prix : 8.90€ (format de poche)

Le 24 mars 2016, le football s’endeuille. Hendrik Johannes Cruyff, figure emblématique de la sélection Oranje et de l’Ajax, père du football total et fondateur des préceptes du Barça d’aujourd’hui, nous quitte. Deux ans plus tard, Myriam Bouzid et Arlette Ounanian traduisent ce livre d’entretien dont la plume de David Walsh est dictée par le hollandais volant en personne. Johan Cruyff nous emmène durant 326 pages dans un voyage au travers de sa vie, et on se délecte des pages de ce bouquin à l’allure testamentaire. Un voyage romantique et émouvant dans lequel il nous délivre son histoire.

C’est d’abord son père, Manus, qui lui insuffle la passion de l’Ajax. Il le confronte cependant à la première épreuve de sa jeune vie puisqu’il décède alors que Johan n’a que 12 ans. Cette figure paternelle, il la retrouve en la personne d’Henk Angel, alors responsable des terrains du club, qu’il considère comme son deuxième père. Ironie du sort, sa mère Petronella se marie quelques années plus tard avec Angel. On découvre également le lien intime que Cruyff entretient avec Rinus Michels, des destins liés et une entente puissante voire volcanique. Une relation primordiale quand on comprend son impact sur la carrière du joueur et plus tard la création du football total.

Capitaine historique de l’Ajax, Johan devra cependant porter un nouveau brassard : celui de chef de famille. C’est sans difficulté et avec toujours beaucoup d’amour que le hollandais volant se confie sur le rôle essentiel de sa femme Danny qui n’a de cesse de le soutenir dans ses projets. Par ailleurs, il trouve en son beau-père Cor Chester un véritable agent de joueur qui agit en sauveur lui. Victime de sa carrière flamboyante, il voit venir sans y comprendre un mot l’arrivée de contrats aux milles clauses et de sponsors avides de visibilité. Il faut dire que cet aspect financier aujourd’hui évident était tout nouveau à l’époque, surtout dans un pays comme la Hollande. Quant à ses enfants, Jordi est évidemment le plus évoqué des trois. Un dix-septième chapitre est entièrement dédié à sa carrière tant impactée par un nom si dur à porter. On y trouve un Johan frustré qui regrette le peu de moments passés avec son fils alors que sa carrière l’empêchait d’avoir une vie de famille. 

“Si je considère la carrière de Jordi, je dirais qu’il y a eu des moments sympas, d’autres moins et d’autres pas du tout” p.174.

Johan, Danny et leurs trois enfants Chantal, Jordi et Susila.

De l’amour familial mais aussi l’amour des rencontres. Le livre, sa vie sont rythmés par les nombreuses découvertes tant la barque de Johan Cruyff vogue au gré des bons comme des mauvais moments. Après une retraite décidée très tôt (31 ans), il est rattrapé par les dieux du football et vient tâter le cuir aux États-Unis. Cette virée américaine permet à Johan d’adopter une nouvelle vision du sport, comme une bouffée d’air frais après l’étouffement médiatique. Une vision qu’il partage en partie, puisqu’il a toujours priorisé le divertissement et le public dans ses rapports avec le football. Un cadeau que se doit d’offrir un sportif à une foule qui veut simplement passer un bon moment. 

“Là-bas, un Einstein comprend le sport et un sportif comprend un Einstein, tandis que chez nous, les sportifs sont des imbéciles” p.91.

Retrouvez l’analyse de l’ouvrage Guardiola, la métamorphose.

De cette épopée puis tout au long de la lecture on constate avec plaisir les débuts d’une réflexion autour d’un projet puis sa mise en place. Ce projet voit le jour sous le nom bien connu de Fondation Cruyff, aujourd’hui principal héritage de Johan envers son fils mais surtout envers le ballon rond.

A l’image de la première de couverture, c’est avec le cœur Oranje et toutes les idéologies qui vont avec que Johan évolue. Il le dit lui-même, les amstellodamois sont réputés pour leur franc parler et ce sans langue de bois. Au-delà d’être un joueur exceptionnel, il se révèle rapidement comme étant le porte-parole d’idées qui dépassent le cadre sportif. Aussi, il termine fréquemment en bras de fer avec la direction de club qu’il côtoie. On se régale d’ailleurs des énormités commises par certains dirigeants ou inconscients, à vous de juger du terme approprié. 

6 Octobre 1968, Ajax-Volendam (2-0). Description imagée du surnom “hollandais volant”

C’est dans ce sens qu’on le voit entretenir une relation toxique avec l’Ajax, pourtant son club de toujours. Parmi le grand nombre d’anecdotes présentent dans cette œuvre, on apprend que lors de ses premières années ajacides en tant que coach Johan n’était en réalité que le « Directeur Technique ». Cette petite combine inspirée par Rinus Michels lui permettait de coacher sans toutefois avoir à passer les diplômes nécessaires. La KNVB (Fédération Royale Néerlandaise de Football) ne lui attribue son diplôme qu’une fois la coupe d’Europe des vainqueurs de coupes remportée en 1987, deux ans après son intronisation. Pourtant, il y revient encore et encore. Cet amour intense il le distille aussi dans son périple catalan, en tant que joueur comme en tant qu’entraîneur. On se rend compte sans difficulté à quel point la fameuse “ADN Barcelonaise » contient le même génome que celle du néerlandais. 

Aussi, c’est sans surprise qu’on se retrouve transportés dans les parcours néerlandais en Europe mais aussi sur la scène mondiale. Un Johan Cruyff passionné évoque la coupe du monde 1974 dans laquelle les Oranje échouent en finale et ce malgré une équipe jugée comme l’une des meilleures de l’histoire. 

“On savait que l’on était les meilleurs au monde et on avait raté la coupe” p.65

Il revient par ailleurs sur sa volonté de ne pas participer au Mondial 78 suite aux incidents survenus à son domicile quelques mois avant le départ en Argentine. Tout cela sans omettre la fureur et l’incompréhension des supporters néerlandais suite à cette décision.

Cruyff, c’était aussi une relation opaque avec la politique. D’abord à Barcelone, où il est utilisé subtilement comme figure de proue dans le conflit face à Franco. Une position pas dérangeante qui lui permet même de s’exprimer davantage frôlant parfois l’arrogance. On pense notamment au prénom donné à son fils, Jordi. Un prénom catalan pure souche vu alors comme un affront envers Madrid. Puis aux États-Unis, où on lui découvre durant son périple sur le continent une étroite relation avec la famille Kennedy et son gouvernement. 

Il est évident que certaines pages peuvent faire sourire et écarquiller les yeux. Aussi, on vous laisse le soin de découvrir certains passages de sa vie comme ceux sur sa passion pour les chiffres, sa campagne anti-tabac ou son investissement dans l’élevage de cochons. De véritables petites pépites camouflées entre les lignes qu’on prend un malin plaisir à dénicher.

Hommage rendu à Johan Cruyff le 26 mars, deux jours après son décès. Camp Nou, Barcelone.

C’est en achevant les dernières pages du bouquin qu’on se rend compte de la grandeur de l’homme qu’il était, plus encore que le joueur. On y réfléchit, on cogite et on prend du recul sur ce sport qu’on aime tant. Cependant, on remarque avec étonnement que les moments les plus marquants de cette biographie ne sont pas forcément ceux rattachés au football. Bien sûr, vous trouverez dans ce livre des dizaines et des dizaines de pages sur le football total et la Dream Team, et c’est sciemment que nous évitons ce sujet (comment mieux expliquer le football de Johan Cruyff que Johan Cruyff lui-même ?). Mais la n’est pas le point central du livre. Il se situe sur l’humain, le monument que sont Monsieur Cruyff et sa vie beaucoup trop courte. Si toutefois vous voulez vous faire votre propre avis sur le prince d’Amsterdam, il ne faut pas avoir peur de ses 326 pages car, méfiez-vous, elles filent à toute allure…

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