Les ultras, derniers remparts face à l’assassinat du football populaire : la lutte face aux directions nocives.

Au commencement, l’Homme créa le football.
La terre était verte et rectangle; les tribunes couvraient le stade, et l’Esprit du football se mouvait au-dessus des enceintes.
LHomme dit:  » Que le supporter soit!  » et le supporter fut.
Et l’Homme vit que le supporter était bon.

À l’origine donc, le supporter incarnait le football. Le football a toujours vécu avec le supporter, dans les campagnes anglaises du XIXème siècle, massé devant un jeu grossier et violent (avant que les écossais n’harmonisent le tout), jusqu’aux grands et majestueux stades illuminés.
Après avoir longtemps été une masse flamboyante, certains supporters se sont réunis.
En Italie, en Angleterre, en France, les supporters ont formé une communauté de passionnés. Ultras, hooligans, Barra Brava. Les mouvements de supporters étaient lancés, pour l’éternité.
Des hommes, des femmes, offrant leur temps, leur vie à leur club. Aujourd’hui et depuis plusieurs décennies, ils représentent l’âme, l’essence de leur club ; tifo, bâches, banderoles, cortèges, parcages, levés d’écharpes, chants, spectacles, ils animent les matches, émerveillent les observateurs, procurent des frissons à tout amoureux du sport roi. Distribution de repas, collectes, ils sont engagés dans la vie sociale, populaire.
L’âme de leur club, et l’âme du football, ils sont unanimement reconnus par les connaisseurs. Malheureusement, tout le monde n’a pas la chance de connaître et comprendre l’impact de ces personnes sur la vie d’un club de football. Trois cas particuliers ressortent de ce marasme. Trois clubs, trois histoires, trois identités.

Réappropriation des valeurs du supporters.

Pour les marseillais, tout commence début 2017, quand Eyraud décide de dissoudre l’emblématique chaîne de télévision OMTV. Jugés incompétents, les employés de cette branche du club sont tout bonnement rayés de la carte avec des clauses de confidentialité mettant en place un tabou. Les départs ont aussi touché les supporters de l’OM, et plus principalement les groupes ultras. Supprimer un groupe historique du football français, et marseillais, les YNM. Ses membres avaient alors prévenu. Ce ne serait que le début. Mais ce phénomène ne s’arrête pas au seul groupe des Yankees. A la suite des incidents survenus à la Commanderie, le club a déposé pour chaque association de supporters une lettre leur signifiant leur mise en demeure vis-à-vis de l’OM. JHE veut peu à peu écarter ces associations de sa gouvernance, et se recentrer sur des supporters qu’il jugerait moins néfaste pour le club.

À Bordeaux, les ultras ne sont pas passés loin d’une mise au ban. L’an passé, un « Conseil des membres » a été pensé par la direction du club. Un projet visant à faire découvrir une nouvelle expérience client aux supporters. Fin du football, début du marketing. Un projet avec comme objectif l’arrivée d’un nouveau public. Une idée bien étrange, les Ultra Marines, ainsi que les 30.000 supporters présent l’année du titre en 2010 étant loin d’être une fiction. Plutôt que proposer du football, la recette magique pour attirer les supporters, quelle bonne idée d’approcher une nouvelle clientèle, plus hupée. Développer des activités autour du football, du spectacle, des animations et faire passer le résultat en arrière plan. Un modèle à l’américaine pour augmenter le prix des places, et donc les recettes . Une dénaturation du football, en somme.

Le projet Conseil des membres vous dit quelque chose ? C’est normal, la présidence de l’OM semble s’ne être fièrement inspirée : revisiter la notion de supporter via le projet « Agora OM ». Avec en ligne de mire, une large responsabilisation des supporters face aux débordements et la fin de la convention les liant au club. Fortement touchés, déçus et scandalisés, les groupes ont d’ailleurs réaffirmé il y a peu via un communiqué d’ensemble leur désir de voir leur président démissionner le plus vite possible. Forces obscures vous dîtes ?
Les incidents du samedi 30 janvier sont le point d’orgue d’un ras-le-bol général des supporters Olympiens, notamment vis-à-vis de leur président.

À Nantes, quelques années en arrière, les sonos du stade avaient été poussées à fond lors des adieux des ultras à Michel Der Zakarian… C’est en décembre 2020 que les mobilisations se sont largement accentuées, et un rassemblement devrait avoir lieu en fin de semaine.

Toucher à leur identité parce que certains d’entre eux ont franchi le seuil de la légalité, c’est comme punir une classe parce qu’un élève de comporte mal.
Les rapports entre les ultras et la présidence ont commencé sur la chapeau de roue, et ont depuis toujours été électriques. Une cristallisation qui n’a cessé de grimper : augmenter le prix des abonnements, des places, alors que le football incarne la popularité, l’accès à toutes et tous. Matches amicaux, championnats, coupes, aucun tableau n’est épargné, et ce malgré des performances toujours décevantes.
Supporters pointés du doigt, manque de respect, un communiqué en date du lundi 15 février 2021, va percuter le plafond de verre.
La direction souhaite réécrire, réinventer un supportérisme ancré. Des marseillais qu’il méprise, qu’il trouve nocifs pour le club qu’il dirige. Lors d’un live -privé- sur LinkedIn avec plusieurs autres entrepreneurs, il souligne à quel point le nombre de locaux au sein du club présents à son arrivée a nuit à la productivité de ce dernier. Cela se ressent dans les actes, les plans de départ s’étant multipliés au cours des années.

« Dire c’est faire rire, faire c’est faire taire » Jacques Henri Eyraud.

L’incompétence, ennemie du succès.

À Nantes, les relations sont tendues depuis bien longtemps. Lors de la vente, la présidence Dassault laisse derrière une certaine osmose dans les relations club/ultras. Cette osmose prendra fin à l’arrivée des nouveaux dirigeants, la famille Kita. Une expérience sulfureuse le précède : le club du FC Lausanne, en Suisse, a connu la faillite moins d’une année après son départ. Un désastre qui n’a pas surprit tout le monde. Déjà, à la fin de la décennie 1998, Waldemar Kita avait tenté de racheter le FC Nantes, mais son projet avait été jugé trop peu crédible. C’est donc face à des ultras suspicieux qu’il pose ses valises en Loire-Atlantique. Sa relation avec les supporters va s’enflammer peu après son arrivée, et ne cessera de se dégrader. Les mauvais choix sportifs s’enchainent l’entraineur Der Zakarian est viré, avant d’être réintégrer dans l’équipe, plusieurs années plus tard. Entre-temps, des années de galère en deuxième division. C’est donc finalement Der Zakarian qui fera remonter le club. Un choix incohérent, parmi tant d’autres, symptomatique de la méconnaissance du football de la part de dirigeants. Car le football ne s’apprend pas en quelques années. Le football est un monde dans lequel les supporters, joueurs, entraineurs baignent depuis leur plus jeune âge. Certains clubs ont développés leur identité au fil des décennies. Ainsi, diriger un (grand) club ne s’improvise pas.

Le club marseillais vit dans cette étrange et effrayante situation depuis bientôt cinq longues années. Venu de l’entreprenariat, passé par Disney, JHE a pensé, et pense probablement encore, connaître le football. Peut-être pire encore, connaître mieux que les autres l’Olympique de Marseille. Une vision tronquée menant à un fossé sportif, ainsi qu’entre lui et les supporters de l’OM. Jacques Henri Eyraud est selon une majorité de supporters Marseillais le pire président que leur institution ait jamais connu. Au niveau sportif, le constat est équivoque. Une finale de Ligue Europa pour seul fait d’arme sous sa houlette, cela donne un bilan bien maigre. Annoncées haut et fort à l’arrivée du « Champions Project », les qualifications en Ligue des Champions se sont faites bien rares. À ajouter à cela des gestions de mercato que l’on pourrait qualifier de folkloriques, des salaires et transferts aux montants prohibitifs, un bilan économique cataclysmique et le cas du « grantatakan », cela donne un mélange plutôt explosif. Situation cocasse pour un homme hélant à à qui veut l’entendre que l’OM doit être géré comme une entreprise « normale », chose qu’il a déjà réussi auparavant. Malgré cette longue énumération, les carences de JHE ne sont pas simplement sportives, elles sont aussi humaines…

D’autres usent de leur position privilégiée pour renflouer leurs comptes personnels. L’entourage de Kita est suspectée de fraude. D’une part, Kita possède et sa famille possède un jet privé et un yacht (confisqué par le fisc dans le cadre d’une enquête), achetés depuis son arrivée au club. Étrange coïncidence pour celui accusé de tremper dans des milieux mafieux. D’autre part, son nom fût dévoilé la même année, par les Panama Papers et les Football Leaks. Comptes offshore, fraude fiscale…

Aujourd’hui, cet univers est en danger. Le football est envahi par des « managers », des actionnaires, des présidents désintéressés par le sportif. De plus en plus, le football est un tremplin, un business lucratif, une porte d’entrée dans le monde des affaires, de la politique, de l’économie.
Ces hommes voient le football non plus comme un sport, mais comme une entreprise. Ainsi, ils tentent d’y reproduire les codes l’entrepreneuriat. Des valeurs incompatibles avec la ferveur populaires. Le mépris dégagé par certains, la méconnaissance des autres menacent les mouvements de supporters. Les aficionados sont mis de côtés.

3 présidences, 1001 similitudes.

L’hypocrisie va bon train dans le football français. Alors que les ultras sont conspués, les clubs s’approprient, une nouvelle fois, les codes. Le mouvement ultra dans ce qu’il a de plus « aguicheur » pour de potentiels investisseurs, est mis en avant. Les tifos, les chants, les images et vidéos sont mis en avant dans les campagnes de communication des clubs. Des bandes son sont utilisées pour combler le silence macabre des stades – comme si ce Covid n’était que le paradigme recherché par ces messieurs Eyraud, Longuépée. Pourtant, les artisans de ce travail sont placardisés par leur club, exclus peu à peu de l’enceintes de leur stade. Que ce soit lors de la réception de Lille par Nantes, ou bien au stade Vélodrome depuis plusieurs mois. Le cynisme poussé à son paroxysme.

Des discours similaires par des actionnaires identiques ? De Marseille à Bordeaux, ce sont bien deux américains qui injectent leur argent dans le club. Deux entités, Franck McCourt sur les bords de la Méditerranée et KingStreet sur la côte atlantique, qui ne semblent pas concernés. Deux hommes au mode de gestion identique : le développement commercial et l’international, la culture d’entreprise excessive, à l’exact opposé des valeurs historiques des deux clubs; populaires, familiaux. Outre l’indigne gestion managériale dont nous vous avons déjà fait part, les stratégies de recrutement se situent parfois aux antipodes du football. Achat de joueurs hors-tarifs, des transferts déraisonnables, des salaires démentiels pour des joueurs qui ne les méritent pas (nous nous contenterons de citer Sertic, Germain, Strootman, Adbennour ou Rami, De Préville, Otavio, Koscielny). Des dépenses inintelligibles, incohérentes. Voilà ce qui advient quand les rênes du club sont confiés à des étrangers du football. Des erreurs fatales, une incompétence commune.

Cependant, le cœur de ces clubs sont sacrifiés. Bordeaux et Nantes en ont fait les frais. Alors que la formation de ces clubs a longtemps été performante, celle-ci a été sacrifiée, écartée. Des joueurs comme Georges-Kevin Nkoudou, Amine Harit ont été bradé, pour ingérer rapidement les profits. De jeunes joueurs talentueux, vendus des miettes de pain (moins de 10M€) : Qui sait quel prix auraient-il atteint s’ils avaient été poli et protégés quelques années de plus dans le centre de formation ? Aujourd’hui, parmi les meilleurs joueurs de l’effectif du FC Nantes figurent Louza et Kolo Mouani. Issus du centre de formation. Ajoutons Abdou Dabo, parti de Turin. Ses premiers mots furent « résurrection ». Explicite… Tandis que le centre de formation de Bordeaux, qui a jadis

La formation, pari sur le long terme, est délaissée. C’est la politique du court-terme, rentabiliser le plus rapidement possible, puis s’en aller. Avec un minimum de connaissances sur le football, ces hommes se seraient rendus compte qu’il se trompait complètement dans leurs choix. Des choix d’autant plus incohérents, quand les objectifs sont la maximisation des bénéfices. Un marché dicté par les transferts, les droit TV. Les clubs de Lille et Monaco sont des exemples probants. Une gestion axée sur l’achat-revente. Le football est secondaire, le club doit engranger un maximum de gains.

Identité en péril.

Le caractère historique de l’ensemble de ces clubs est aussi bafoué par les nouvelles têtes à leurs directions. A Nantes, Marseille ou Bordeaux, cette question passe aussi par le stade. Le stade Vélodrome a depuis quelques années le logo « Orange » sur sa façade ainsi que dans son appellation. A Bordeaux, il est composé à moitié par une assurance dont on taira le nom. Le « naming », de plus en plus démocratisé , a aussi gagné le territoire Français. Situation différente à Nantes, ou la présidence Kita a même envisagé un remplacement total du stade. La Beaujoire, joyau des supporters verts et jaunes devaient initialement être substitué par un nouveau stade, le YellowPark, plus moderne, plus chic, pouvant accueillir plus de suites luxueuses hors de prix, synonymes de rentrées d’argent importantes pour l’institution nantaise (ou peut être pour le compte en banque de Mogi Bayat). Un nouveau centre d’entraînement aurait aussi dû voir le jour. Ces nouvelles infrastructures posent un problème au niveau géographique, en rupture totale avec l’histoire et l’identité du club. En effet, historiquement placé au nord du fleuve de la Loire, ce stade et ce centre nouvelle génération devaient se situer à 30km de Nantes…au bord sud de la Loire.

Toujours à Nantes (mais comme pour beaucoup de clubs il est vrai), le jeu en a aussi pris pour son grade. Le très réputé « jeu à la nantaise » d’Arribas ou encore Denoueix doit se retourner dans sa tombe à l’heure qu’il est. Aujourd’hui, et ce depuis bien trop d’années, place au fameux pragmatisme, ici constitué d’un bloc bas et de longs ballons, en espérant que les éléments offensifs puissent en tirer quelque chose par miracle. Un style de jeu somme tout attrayant amené par des tacticiens comme Raymond Domenech, Antoine Kombouaré ou bien René Girard. Quelques noms plus clinquants ont posé leurs bagages sur la côte nantaise, comme Claudio Ranieri ou Sergio Conceição. Malheureusement, ils ont plus été utilisé pour le coup de projecteur médiatique qu’ils occasionnaient qu’autre chose…

Un petit plus au sud, le jeu a lui aussi périclité d’années en années, mais c’est bien une histoire de graphisme(s) qui attire l’attention. Comme à Nantes, Turin ou encore Reims, l’identité visuelle des Girondins de Bordeaux a évolué. Si le scapulaire et l’année de création du club sont toujours -et heureusement- bien là, c’est principalement le texte qui pose problème, avec l’inscription « Bordeaux Girondins » qui remplace le feu « Girondins de Bordeaux ». Une inscription qui n’est pas sans rappeler le naming des franchises NBA. La couleur grise sur une partie du scapulaire (l’ancien était blanc à 100%) pose aussi questions aux yeux des supporters girondins. Des valeurs, une identité dénaturées.

Une gestion aux antipodes de celle de Jean-Louis Triaud. Florian Brunet, ultramarine depuis 1994, nous raconte avec passion et nostalgie la proximité et la confiance mutuelle vécue pendant près de 20 années. Triaud accueillait volontiers les ultras pour s’entretenir avec eux, pour écouter leurs requêtes, recevoir leurs avis. Des conseillés avisés, désintéressés, bénévoles. Il avait tout compris : les supporters sont l’âme du club, et sans eux, l’institution n’avancera pas. Cette harmonie est la clé.

Le mouvement ultra est mature. Il existe depuis des décennies. Au club depuis gamin, les premiers membres ont aujourd’hui 40, 50 ans. Les supporters ont grandis grâce, avec le club, et le connaissent parfaitement. Ils sont capable de dialoguer, d’avoir une expertise pertinente. Les dirigeants aux égos surdimensionnés, incapables de se remettre en question n’avanceront jamais. Le dialogue est la seule solution, et donner l’impression de tout connaître sur le football, d’un monde inconnu pour un certain nombre d’entre eux, ne fera que renforcer la cristallisation, et les mènera droit aux conflits. Les supporters ont la « force du temps et la force du nombre ». Être à l’écoute, voilà comment faire perdurer leur activité. Les supporters sont le football, sans eux, le football disparaîtra.

Article écrit par Maximilien REGNIER et Alexandre BONNOT

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