Quand le journaliste Gabriel Hanot réclamait la démission du sélectionneur Gabriel Hanot

19 juin 1949, Stade olympique Yves-du-manoir à Colombes. L’Equipe de France est défaite par l’Espagne. Cinq buts à un, le score est sans appel. Une défaite cinglante en conclusion d’une triste saison. Certes les bleus ont-ils battu la Suisse, mais ils ont concédé le nul face aux belges. Surtout, ils ont été vaincus par l’Angleterre, perdant aussi en Ecosse et aux Pays-Bas.

Le 21 juin, le journal l’Equipe appelle à la démission d’un sélectionneur en échec :

Le sélectionneur unique n’a pas réussi cette saison. Si cela suffit à condamner un homme, qu’on le remplace. Dans ces conditions un conseiller technique nouveau, pense l’un de nous, doit être désigné, l’ancien n’ayant pas obtenu un rendement acceptable des joueurs choisis.

Double casquette.

Gabriel Hanot a joué sous la tunique bleue avant de prendre en main la sélection

Un conseiller technique nouveau, oui, car à l’époque, l’organisation de la sélection est un peu différente de celle que nous connaissons aujourd’hui. À la tête des bleus, un sélectionneur : Gaston Barreau. Avec à ses côtés ce fameux conseiller technique : Gabriel Hanot. Si Gaston Barreau assume le rôle de sélectionneur et les choix sportifs devant les médias, c’est en fait Hanot, sélectionneur officieux, qui fait l’équipe.

C’est également lui qui démissionne, comme le quotidien sportif l’y exhortait. La déconfiture espagnole est donc le dernier chapitre de son histoire en bleu. Longue aventure car avant de s’asseoir sur le banc quatre ans durant, il avait lui-même connu douze sélections. C’était entre 1908 et 1919, alors qu’il était encore joueur.

Joueur, entraîneur, et pas seulement. Gabriel Hanot, bien qu’assez méconnue, est une des personnalités les plus importantes de l’histoire du football français. Il œuvre à la structuration des clubs ainsi qu’à la professionnalisation du football. Il est aussi à l’origine de la Coupe des clubs champions et du Ballon d’Or France Football. Et oui, depuis les années 30, Hanot est journaliste. D’abord à l’hebdomadaire le Miroir des Sports, puis… à l’Equipe !

En tant que journaliste, il est à l’origine de la Coupe des clubs champions et du Ballon d’Or. Photo Archives L’Equipe

Au lendemain de la défaite contre l’Espagne, il participe à la conférence de rédaction du journal. Plus que ça, c’est en fait lui qui rédige la partie de l’article réclamant sa démission. Pendant les quatre ans qu’il est à la tête de l’Equipe de France, il est aussi l’une des plus éminentes plumes de la rubrique football du quotidien sportif.

Dans l’ouvrage Histoires de … football, paru en 1964, Max Urbini, lui aussi journaliste à l’Equipe et France Football revient sur cette anecdote savoureuse. Il écrit ceci :

Quelle exécution ! Gabriel Hanot avait tourné lui-même la page d’une extraordinaire aventure à la tête de l’équipe nationale, sans avoir jamais favorisé son propre journal de quelque façon que ce fût. Il lui eut été facile de lui donner de temps à autre une simple indication. Or, Jacques de Ryswick, alors chef de la rubrique football et ses camarades de rédaction n’ont jamais rien su avant leurs confrères. Pas le moindre nom pour avoir l’air un peu mieux informé.

Entre 1945 et 1949, Gabriel Hanot est à la tête de la sélection tout en étant journaliste à l’Equipe. Photo Archives L’Equipe

Sélectionneur et journaliste, combinaison surprenante aujourd’hui, mais bien moins à l’époque. C’est ce qu’expliquait l’historien Paul Dietschy pour Slate :

Ce n’était pas étonnant : il y avait une certaine consanguinité entre la presse et la Fédération. Certains journaux publiaient par exemple les pages officielles de la FFF, des organes de presse relayaient à titre officieux ce que pensaient certains membres de la Fédération. Qu’un journaliste soit aussi sélectionneur de l’équipe de France paraissait ainsi beaucoup moins invraisemblable que ça ne pourrait l’être aujourd’hui.

Sport et médias.

Arsène Wenger et Bixente Lizarazu, des acteurs du monde sportif et médiatique. Image TF1

Difficile effectivement d’imaginer maintenant une telle situation. Un sélectionneur national qui écrirait quotidiennement dans le premier quotidien sportif de France, sans pour autant révéler ses choix. Impossible sûrement étant donné l’importance donnée au scoop et à la primeur de l’information. La pression serait trop forte. Impossible également car on crierait au conflit d’intérêt en dénonçant une collusion, qui, sans être exceptionnelle, serait pour le coup bien trop évidente.

Et pourtant, monde des médias et monde du sport entretiennent toujours d’intenses relations. Car le foot que nous connaissons n’existe pas sans médias. En vérité, ces deux mondes-là ont un intérêt réciproque à l’existence de ces relations. D’une part, le sport fait vendre, il intéresse. Parler de sport, diffuser du sport c’est accroître la valeur de l’espace publicitaire dans les médias gratuits. C’est aussi valoriser un abonnement pour les médias payants. D’autre part, les médias vendent le sport. Ils suscitent l’intérêt autour du sport, ou en tout cas l’accroissent, participent à la mise en place de compétitions et sont même bien souvent producteurs du spectacle sportif. Les récents évènements autour des droits de diffusion du championnat de France ne font que nous le rappeler.

Avant de devenir Président de l’OM, Pape Diouf était journaliste puis agent de joueur. Photo  PATRICK GHERDOUSSI/AP/SIPA

Du fait de ces interconnexions entre sport et presse, les acteurs de ces mondes-là, eux-aussi entretiennent de nombreuses relations. Et il existe de fait, d’importantes mobilités entre le jeu, les instances, qu’elles soient nationales ou internationales, et les médias.

La figure du consultant, qui s’est largement répandue à partir des années 80 nous a habitué à ces mouvements depuis le jeu vers la presse. Des trajectoires de reconversion bien souvent, qu’illustrent les Dugarry ou autres Lizarazu.

Des joueurs devenus consultants, et pour autant, ces trajectoires ne sont pour autant pas toujours définitives. Le passage du jeu aux médias n’exclut pas la possibilité d’un retour au jeu. Habib Beye, ancien joueur devenu consultant, a vu son nom être évoqué pour coacher l’OM au départ de Villas Boas.

Raymond Domenech a été joueur, entraîneur, sélectionneur, membre de la DTN et consultant. Photo Ligue1.fr

Plus encore, nombreux sont les exemples de personnalités occupant successivement des fonctions sportives, des postes dans les instances et des fonctions médiatiques. Joueur reconverti entraîneur, Raymond Domenech travaille ensuite à la direction technique nationale, avant de devenir sélectionneur, tout en exerçant des activités médiatiques entre temps. Des activités qu’il reprend après 2010, jusqu’à ce qu’il retourne sur un banc, au FC Nantes.

Il existe même parfois des formes d’ubiquité : l’exercice de fonctions médiatiques et sportives de manière simultanées. Arsène Wenger a longtemps commenté les matchs de l’Equipe de France alors qu’il était manager d’Arsenal et Roland Courbis a continué, un temps, d’intervenir sur RMC après avoir été nommé entraîneur de Montpellier.

S’il n’est pas rare de voir des sportifs trouver une place dans les médias, il existe aussi des trajectoires inverses. Celles de personnalités médiatiques qui en viennent à exercer des fonctions sportives : Pierre Ménès devient Directeur du développement du Stade de Reims au milieu des années 2000, Pascal Praud est nommé Directeur général du FC Nantes en 2008. Pape Diouf, quant à lui, devient agent de joueur puis Président de l’OM après avoir été journaliste.

Jérôme Rothen s’est parfois montré très critique des médias au cours de sa carrière. Image RMC Sport

La Présidence de club, d’ailleurs, est une fonction qu’un certain nombre de personnes issues du monde de la presse ont occupé. Michel Denisot, Charles Bietry ou Charles Villeneuve au PSG, Jean-Claude Dassier à l’OM. Un phénomène révélateur d’une influence médiatique jusque dans l’actionnariat de clubs de football : Canal + à Paris ou M6 à Bordeaux par exemple.

L’histoire de Gabriel Hanot peut aujourd’hui paraître incongrue. Pourtant, sport et médias sont à bien des égards encore plus liés maintenant qu’ils ne l’étaient à l’époque. Des relations bien plus importantes et profondes que ce que certaines déclaration de joueurs, d’entraineurs ou de présidents pourraient parfois laisser penser.

En 2005, le PSG est en difficulté. Jérôme Rothen s’énerve :

Je ne vous comprends pas, vous, les journalistes. Vous nous faites chier à longueur de journée, mais si un jour on refuse de vous parler, vous ferez quoi ? Sans nous, vous n’êtes rien, c’est grâce à nous que vous bouffez, ne l’oubliez pas !

Aujourd’hui, il intervient quasi-quotidiennement sur RMC …

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