L’Elegance par la Tactique

Lorsqu’on évoque le football, la tactique n’est jamais loin derrière. En effet, elle va de paire avec le maniement du cuir. Un chasseur chassant chasser ne saurait chasser sans son chien, un entraîneur ne saurait vaincre sans tactique.
La tactique, l’art des tableaux blancs, l’art des systèmes de jeu, des compositions, de vaincre son adversaire. Cette dite tactique, art de l’obscurité, de coulisse, est, comme le texte pour un comédien, essentiel pour réussir la prestation idéale.
Comme tout art, on peut, facilement, lui trouver une forme d’élégance. Comme tout art, la tactique cache ses virtuoses, qui dirigent leurs joueurs comme personne, et qui marquent les mémoires, à la manière d’un Van Gogh, d’un Chopin ou d’un James Cameron.
Plongée, aujourd’hui, au cœur de l’élégance dans la tactique.

Le Football Total, le football idéal. 

On ne peut évoquer la tactique et l’élégance sans évoquer le football total. Théorisé par Rinus Michels, illustre entraîneur de l’Ajax Amsterdam, du FC Barcelone et de la sélection néerlandaise au cours des décennies 60-70, son approche inédite du jeu et de la tactique, font incontestablement de lui le précurseur du football moderne. 

Supporter de l’Ajax Amsterdam depuis son plus jeune âge, ayant réalisé toute sa carrière de joueur chez les Ajacides, Michels va, après s’être fait la main dans des clubs amateurs de la banlieue amsterdamoise, prendre les rênes de l’Ajax en janvier 1965. Dès lors, il impose une discipline rigoureuse et intransigeante, et repense l’entraînement ainsi que la préparation physique des joueurs de l’effectif. Ce sont les premières pierres de son immense édifice, de son chef d’œuvre architectural. Son chef d’œuvre, c’est donc cette approche tactique hors du commun, hors de son époque. C’est le football total. Ce principe, cette approche tactique, cette philosophie, va bouleverser le football et va le faire entrer dans son ère moderne. Son appellation “total”, est évocatrice. C’est le football à 100%, sans retenue, sans assurance. C’est la prise de risque, c’est l’initiative, c’est le jeu dans son caractère le plus pur. Le football total, c’est l’utilisation du ballon et de l’air de jeu, à son potentiel maximum. La tactique concerne tous les joueurs de l’effectif, quelle que soit la phase de jeu. C’est le principe de : “Tout le monde attaque, tout le monde défend”. Elle se base sur une préparation physique intense et rigoureuse, permettant de répéter les efforts que demandent ce style de jeu. En effet, la permutation entre les postes est le point central de la tactique. Lors de la circulation du ballon, tous les joueurs se mettent en mouvement autour du porteur, créant ainsi des espaces partout sur le terrain, d’où une permutation essentielle. Si le défenseur central porte le ballon, un milieu de terrain ou un défenseur latéral viendra compenser sa montée, l’ailier compensera le déplacement du latéral ou du milieu, et ainsi de suite. On pouvait donc aisément voir Johan Cruyff, meneur de jeu emblématique de l’Ajax et de la sélection néerlandaise de Michels, en position de défenseur central, par le jeu de permutation qui résultait d’une montée de ce même défenseur central. Débordements agressifs des défenseurs latéraux, pressing intense, piège du hors-jeu en bloc haut (les règles du hors jeu étaient différentes) sur le terrain pour couper les contre-attaques, tout dans cette tactique est une instauration nouvelle, une manière de penser, de voir le jeu comme personne ne l’a vu auparavant. La composition de l’équipe, qui évolue constamment, est aussi un élément central de cette philosophie de jeu. Développée et imaginée sur une base de 4-3-3, elle évoluait rapidement, surtout en phase offensive, où l’on pouvait retrouver une composition en 1-3-1-4-1, avec un seul joueur en position de défenseur central pour couper les lignes de passe lors d’une contre attaque. Cela devenait donc un enfer pour l’équipe adverse et pour son coach. En mouvance constante, opposer un système tactique à cette composition métamorphe était mission impossible, tout comme marquer les joueurs, eux aussi en permutation constante. 

Amenant l’Ajax Amsterdam à la conquête de sa première Coupe des Clubs Champions Européens face au Panathinaïkos en 1971, Michels conclut son ère ajacide en apothéose, et va apporter sa philosophie à la sélection néerlandaise, qui réalisera en 1974, -sa première Coupe du Monde depuis la guerre-, une compétition phénoménale. Dans son 4-3-3 désormais habituel, Michels utilisera à la perfection des individualités telles que Johnny Rep, Rob Rensenbrink et bien entendu, Johan Cruyff. Le Brésil (2-0), la RDA (2-0) et l’Argentine (4-0) ne peuvent rien face à cette déferlante orange. Cette sélection flamboyante retrouvera la RFA en finale, dans un match fort des antagonismes de la guerre. Ouvrant le score dès la 2ème minute de jeu, avant même que les Allemands aient touché le moindre ballon, les Oranje se feront rejoindre puis dépasser (2-1) par une puissante sélection allemande emmenée par Franz Beckenbauer, Gerd Müller ou encore Jupp Heynckes. L’édition 78 est du même acabit. Les offensives foudroyantes néerlandaises terrassent tous les adversaires, jusqu’à ce que l’Argentine de Mario Kempes et Oscar Ortiz coachée par César-Luis Menotti arrête une nouvelle fois les Oranjes aux portes du Graal. 

Entre temps, Michels a pris la direction du grand FC Barcelone, privé de titre depuis 1960 par le rival madrilène. Dans une culture latine imprégnée jusque dans le jeu, Michels aura plus de mal à imposer sa philosophie. 3 ans après, avec le recrutement d’un certain Johan Cruyff, encore lui, le Barça chipe le titre d’Espagne 1974, avec notamment une victoire 5-0 sur le rival de toujours. Michels finira par imposer sa philosophie à Barcelone, et ses principes feront le bonheur et la nouvelle identité du FC Barcelone.

Michels est l’incarnation du “football total”, l’incarnation de principes de jeu à la discipline débridée, à la fraîcheur intacte et à l’élégance inégalée. Le football total ne transforme pas le jeu, il est, à l’image de l’éternel numéro 14, le jeu.

Le jeu de position, la valse du cuir.

Alors que le football total amorçait son déclin, et que les principes de Michels semblaient tomber en désuétude, Johan Cruyff, se positionnant comme son disciple dans le monde du coaching, sonne le renouveau de l’initiative tactique. Arrivant sur le banc du FC Barcelone, club dont il a fait le bonheur comme joueur, Johan va mettre en place les préceptes d’une nouvelle philosophie, ressuscitant le phénix du football total, adaptée aux exigences d’un football qui a subi une dizaine d’année d’évolutions tactiques et physiques, depuis que l’immense héritage de Michels a été mis en place. Dans une décennie 80 dominée par une densité tactique sans précédent, à l’image du catenaccio italien, championne du monde 1980, ou encore les rugueuses Aston Villa ou Nottingham Forrest, qui inscrirent leur nom au palmarès de la Coupe des clubs champions européens entre 1979 et 1982, le style de jeu, et la tactique mise en place n’est plus le fruit d’une volonté résolument offensive. 
Le jeu de position, héritier de ce football total presque d’un autre temps, prend donc forme sous l’égide de Cruyff. Avec à sa disposition d’excellent manieur de ballon, tels Michael Laudrup, Pep Guardiola ou encore Hristo Stoichkov, ses principes se mettent en place. 

Le jeu de position, c’est un concept résolument à l’initiative, avec une possession du ballon dominante, caractérisée par une série de passes rapides qui permettent une progression par un mouvement continu du ballon.  S’exposant à des contre-attaques mieux travaillées, et à une densité défensive optimisée, les principes du football total appliqués par Michels ne peuvent être gardés en l’état. Le jeu de position vise donc à écarter le bloc adverse, en multipliant les passes rapides, les dédoublements, les appels dans les intervalles, afin de casser les lignes et déstabiliser la défense par une seule passe. Pour appliquer ce principe, il faut des manieurs de ballon aux postes clés. Le poste clé, ici, ce sont les postes de relayeur et de sentinelle. Des joueurs d’exception, comme Guardiola, Laudrup ou encore Eusebio Sacristan pour la “Dream Team” du Barça de Cruyff, Xavi, Iniesta pour le Barça de Pep Guardiola, en ajoutant David Silva pour la sélection espagnole de Vicente Del Bosque, toutes ces équipes ont eu en commun des joueurs d’exception à ces postes. 
Il n’est donc pas étonnant que deux des plus grands Barça de l’Histoire soient ceux de Cruyff et de Guardiola. 

Le FC Barcelone de Guardiola, c’est l’apogée du jeu de position, l’apogée d’un jeu qui ne se renie pas, qui s’affirme. Une équipe de purs produits catalans, de camarades, d’amis, qui se connaissent par cœur, qui développent sur le terrain les fruits de leur liens, les fruits de leur culture, les fruits de l’ADN Barça, qui semble s’être évaporée aujourd’hui. Xavi, Iniesta, Messi, David Villa, Pedro, Carles Puyol, Victor Valdès, autant de noms qui resteront à jamais associé à ce Barça-là, ce Barça dominateur, ce Barça d’une puissance rare, et d’une élégance jamais retrouvée depuis. Le duo Xavi-Iniesta construisait le jeu du Barça avec une aisance rare, enchaînant les séquences de passe, cassant une ou plusieurs lignes par une passe verticale, ou une transversale dont eux seuls avaient le secret. Et lorsque devant eux, se trouvait l’un des (si ce n’est le) joueur(s) les plus talentueux à avoir foulé une pelouse, en la personne de Lionel Messi, tout devenait plus facile, tout devenait plus magique, tout devenait plus fatal. Manuel Pellegrini, ou encore José Mourinho peuvent témoigner de leurs soirées difficiles, de leurs casse-tête tactiques jamais résolus, qui se terminaient souvent en longues soirées de souffrance pour le Real Madrid lors des Clasicos. Tout allait lentement. On voyait, lors de longues séquences, le jeu catalan se mettre en place, le ballon bouger, sans cesse, les appels se multiplier, sans cesse eux aussi. Tout d’un coup, une passe, sortie de nul part, une fulgurance, et la balle était au fond des filets. La Roja de Del Bosque, et le FC Barcelone de Guardiola. Deux équipes ayant partagé la même philosophie, deux formations adoptant le même style de jeu, deux armadas aussi bien défensives qu’offensives. L’élégance se situe également dans le mental. Le jeu de position, c’est l’art de faire déjouer l’adversaire mentalement, car le simple fait de posséder le ballon, même à 50 mètres de la cage adverse, fait naître un sentiment pesant de danger, ce danger qui peut se matérialiser en une passe, en une fulgurance.

Ce FC Barcelone de Pep Guardiola est le meilleur exemple d’une philosophie qui se perd quelque peu aujourd’hui, qui s’oublie, car appliquer ces principes demande une telle perfection à tout point de vue, qu’il n’est tout simplement pas possible de les appliquer avec n’importe quel effectif. Ce n’est pas manquer de respect à Xabi Alonso, Toni Kroos, Ilkay Gundogan ou encore Kevin de Bruyne, que Guardiola a pu retrouver au Bayern Munich ou à Manchester City, de dire cela. C’est seulement que cette équipe catalane était sûrement l’effectif le plus complet que l’on ai été donné d’admirer depuis longtemps, peut être le plus complet de tous les temps. Les résultats sont là, et ces équipes de la Roja et de Barcelone, étroitement liées par la même philosophie, ont enthousiasmé la planète football et ont redonné leurs lettres de noblesse à la tactique, donné un sens à l’élégance sur un terrain de football. 

Le déséquilibre assumé, l’élégance dans la prise de risques.

“La victoire est importante mais surtout quand vous y ajoutez le spectacle et le jeu.” Ces paroles, que l’on attribue à Arrigo Sacchi, l’un des plus grands coachs de l’Histoire du Football, résument bien la philosophie de Julian Nagelsmann, et Giampiero Gasperini. 

Ces deux noms sont en vogue dans le monde du football actuellement. Ce sont deux David, contre tellement de Goliaths. Ces deux coachs représentent le paradoxe, pour certains, l’évidence, pour d’autres. Cette philosophie, cette manière identique de voir et de sentir le jeu, alors qu’une génération les sépare. Cette philosophie, c’est donc celle de se comporter en David, contre tant de Goliaths du football national et Européen. celle de ne jamais renier son style de jeu et sa tactique, même lorsque l’enjeu est de taille et qu’il paraît insurmontable. 

L’Atalanta Bergame du technicien transalpin, et le RB Leipzig du très jeune Nagelsmann impressionnent l’Europe depuis quelques années, et étrennent une philosophie résolument offensive, insouciante, et pourtant si élégante.

L’insouciance, c’est donc ce déséquilibre dans la tactique. Il se retrouve de manière flagrante dans le style de jeu de la Dea. Gasperini applique le plus souvent un système en 3-4-1-2. Tournée vers l’offensive, la tactique s’appuie notamment sur une supériorité numérique lors des phases de construction, avec notamment des latéraux très offensif, comme Hans Hateboer ou encore Robin Gosens. Ce dernier, évoluant latéral gauche, totalise 9 buts et 3 passes décisives en 34 matchs de championnat la saison dernière, et déjà 3 buts et 2 passes décisives cette saison. Son compère néerlandais de l’aile droite n’est pas en reste. Avec l’arrivée de jeunes joueurs dynamiques dans leur couloir, comme le colombien Johan Mojica, cette approche tactique est de plus renforcée. Dans ce système, avec des montées fréquentes et tranchantes des latéraux, la supériorité numérique est offensive, mais le danger se situe sur les transitions défensives. Avec un pressing haut, et une volonté d’amener le ballon dans le camp de l’adversaire pour y construire l’offensive. Mouvements perpétuels des joueurs autour du ballon, et du ballon par une série de passes rapides, le danger amené en phase offensive est terrifiant, mais le déséquilibre peut vite se faire sentir en cas de transition rapide de l’adversaire. Le bloc bergamasque, coupé en deux, peut vite se retrouver débordé en cas de transition bien négociée. L’héritage de Sacchi est là encore présent, puisque Gasperini prône la récupération rapide du ballon, très directement inspirée de la règle des 5 secondes que Sacchi imposait à ses joueurs (dans les 5 secondes qui suivent la perte du ballon, celui-ci doit être récupéré). Ce pressing déclenché de façon systématique à chaque perte du ballon permet de limiter le déséquilibre. Seulement, un déséquilibre est un déséquilibre, et il est fatal quand l’adversaire exploite bien les opportunités. 

Julian Nagelsmann est également adepte de la prise de risque assumée. Dans une composition similaire, en 3-4-1-2, le jeune technicien allemand privilégie aussi un jeu offensif, basé, lui aussi, sur du mouvement perpétuel et sur une construction rapide et variée dans le camp adverse. Les excellents Nordi Mukiele et Angelino rappellent Hateboer et Gosens. Les profils sont évidemment différents, mais la façon de leur coach d’envisager leur poste, et leur rôle ultra-polyvalent, en font des pièces essentielles du jeu construit par leur équipe. Là encore, Leipzig est affaibli sur les transitions rapides adverses, pour les mêmes raisons que la « Dea ». Et, là encore, la même doctrine est mise en place, une récupération rapide du ballon, ou, du moins, un pressing très agressif, pour compenser le déséquilibre créé par une approche ultra offensive. Les similarités entre les deux équipes sont frappantes, rassurantes. La preuve qu’en 2020, une équipe d’un des cinq grands championnats peut prendre l’initiative, créer du jeu, quand même un Pep Guardiola tombe dans le pragmatisme. La preuve, qu’au-delà du résultat, qu’intrinsèquement et logiquement, chaque équipe recherche, il y a la façon de l’obtenir. La preuve, par les parcours récents de ces deux quasi novices du haut niveau européen, qui ont regardé dans les yeux les cadors du vieux continent. Ces mêmes cadors, ils les ont fait souffrir en championnat, jusqu’à les challenger sérieusement pour le titre, sans jamais renier leur philosophie. 

La preuve que le football est avant tout un style de vie, une philosophie, un art de vivre. Ce sont des convictions. Et rien n’est plus fort qu’une conviction, même une obligation de résultat. Ces entraîneurs, qui, comme Michels, privilégient le jeu aux résultat, le spectacle au classement, le bonheur à l’aigre satisfaction d’une victoire tronquée, sont des humanistes, des philosophes, des irréductibles, qui résistent, comme un certain duo de gaulois, à l’envahisseur du pragmatisme et de la suffisance.

Le Chollismo, ou l’ode au pragmatisme.

Comme un clair contresens aux lignes précédentes, le pragmatisme n’est pas incompatible avec élégance. Le Chollismo, qui porte le surnom de son illustre inventeur et metteur au point, en est le meilleur exemple. El Cholo, Diego Simeone, impose sa marque depuis une décennie sur le football mondial. Arrivé à la tête d’un Atletico Madrid timide sur le plan national, et quasiment transparent sur la scène internationale, il va, dès lors, transformer le docile voisin de la maison blanche, en rival très sérieux des Merengues pour le titre, et pour la couronne européenne. 
Un bloc compact, un caractère rugueux, des transitions jouées à la perfection, et une maîtrise rare de l’aspect psychologique d’un match. Voilà comment Diego Simeone à révolutionné le style de jeu des Colchoneros. 

Les 3 derniers grands exploits, sur la scène européenne, ont été obtenus grâce à un récital de chollismo. En 2014, un but dans les premières minutes de Diego Godin sur corner, et une assise défensive absolument hermétique, croient donner la première Coupe aux grandes oreilles de l’histoire des Colchoneros, avant que Ramos ne crucifie El Cholo et ses hommes, les envoyant en prolongation, ou il n’existeront plus. En 2016, après l’ouverture du score des merengues, abnégation, goût de l’effort et du sacrifice permettront à Yannick Carasco d’envoyer les siens aux prolongations, avant que les tirs aux buts n’aient raison d’eux, la première Coupe aux grandes oreilles de leur histoire leur filant, une nouvelle fois, entre les doigts. 
La saison dernière, lorsqu’en 8emes de finale, se présentait devant eux l’orgre de Liverpool, favori à sa propre succession, il fallut , là encore une prestation immaculée de la part des rouges et blancs, face aux légendaires Reds. Surdominés dans tous les compartiments du jeu, mais pourtant vainqueur à l’aller (1-0), les Colchoneros vont éteindre les Reds dans leur antre, avec une prestation une nouvelle fois impeccable, avec la recette Simeone parfaitement appliquée. Une nouvelle fois surdominés dans le jeu, Simeone répondit par une composition atypique, voyant Marcos Llorente, l’ancien Merengue, milieu relayeur, aligné sur le flanc droit de l’attaque. Ses joueurs, eux, répondirent dans les duels, notamment défensifs, où, précisément, ils imposèrent leur loi à des Reds désabusés. Le chemin s’arrêta au tour suivant, contre les hommes de Julian Nagelsmann, mais ce nouvel exploit, récent aura montré que ce pragmatisme poussé à son paroxysme, que la philosophie d’une défense solide avant une attaque de feu follets, tiré des grandes équipes italiennes des années 80-90 avec le fameux “catenaccio”n’était pas morte, et qu’elle pouvait encore poser des problèmes. 
A l’heure où ces lignes sont écrites, Diego Simeone et ses Colchoneros, appliquant sans déviance les préceptes du maître des lieux, avec une pointe de mentalité offensive supplémentaire, sûrement due à la présence de Joao Felix, le plus grand espoir du football mondial, qui évite un bloc coupé en deux par ses courses entre les lignes, par ses décrochages, par son intelligence de jeu hors du commun, sont leaders de Liga. Avec son compère du milieu de terrain Marcos LLorente, les nouvelles recrues apportent une touche de fraîcheur à une philosophie jamais reniée depuis 10 ans. 

L’élégance c’est aussi cela. Élever un club, et un peuple derrière lui, en faire le rival le plus sérieux des deux géants d’Espagne, luttant chaque année ou presque, depuis une décennie, pour le titre, le conquérant en 2014, étant chaque année en phase finale de la Ligue des Champions. En faire un club qui compte désormais, en Espagne, en faire une destination de choix pour un joueur dans une phase ascendante de sa carrière, en faire, enfin, un club à son image. Placer l’Atletico Madrid sur la carte du football européen. C’est aussi ça, l’élégance. Exprimer sa joie après chaque but de manière ultra démonstrative, dépasser sa zone technique pour entrer sur le terrain, tellement  l’envie d’accompagner les joueurs est forte, faire de chaque match, une finale. C’est le “cholismo”, c’est Diego Simeone, et, même si, après 10 ans, une nouvelle ère se profile, il aura marqué l’Atletico Madrid, et le monde du football, d’une marque indélébile, d’une marque forte, d’une marque entière, celle d’un autre football total. 

Marcelo Bielsa, l’élégance par le football à outrance.

Qu’est ce qu’un homme, plus tout jeune, passant la plupart de son temps en survêtement, seul, à regarder la moindre image de l’adversaire, le moindre extrait vidéo de son équipe, la moindre once, de football, en somme, pouvant paraître aigri, grincheux, et pas forcément drôle, peut-il avoir d’élégant ? Pourquoi un entraîneur au palmarès presque vierge, qui n’a jamais entraîné un astre majeur du football mondial actuel, qui n’a presque jamais obtenu de place sur un podium d’un grand championnat, possède-t-il une telle aura ? Pourquoi, pour des entraîneurs comme Pep Guardiola ou Jurgen Klopp, qui ont sous leur égide les plus grands clubs de ce temps, et qui ont garni leur armoire à trophées de coupes que Bielsa ne touchera peut-être même pas avec les yeux, considèrent-ils cet homme comme leur mentor. Pourquoi, enfin, partout où il est passé, est-il considéré comme un dieu vivant? 
La réponse ne se situera pas dans les livres d’Histoire, du moins pas à la ligne “palmarès”, ni à la ligne “statistiques”. La réponse se situe dans l’âme de ses équipes, dans les émotions procurées, dans le travail immense effectué par « El Loco”.  

Il faut le dire, Marcelo Bielsa est un esthète. Il a, depuis toujours, et de manière incorrigible, cette fâcheuse tendance de transformer tout ce qu’il touche, tout ce qui lui passe entre les mains, en or. Il a cette fâcheuse tendance de redonner espoir, force, honneur et amour dans leur équipe, à des supporters qui n’espéraient plus rien. 
À Marseille, dans une ville qui vit par et pour l’OM, et qui semblait résignée depuis l’arrivée du Qatar aux commandes du club rival de la capitale, à se battre au mieux, pour un podium, El Loco a transformé un effectif qui ne semblait pas taillé pour le haut de tableau en concurrent sérieux pour le titre, champion d’automne à la trêve. Le titre ne sera finalement pas conquis, de même que le podium et les places européennes, et la quatrième place finale peut, de manière compréhensible, être vécue comme une honte pour le plus grand club de France. Mais, au début de la saison, quels espoirs avaient les supporters ? Avaient-ils comme espoir de se battre pour le titre ? Non. Visaient-ils le podium ou les places européennes ? Un club comme l’OM se doit de les viser chaque année. Pensaient-ils pouvoir y arriver avant l’arrivée de Bielsa ? Rien n’est moins sûr.

L’exemple le plus fréquent, se situe à Leeds, et se déroule sous nos yeux. Lorsqu’ « El Loco » débarque dans la deuxième ville d’Angleterre, le club végète dans le bas de tableau du Championship, la deuxième division anglaise. Le club, légendaire institution du football anglais, n’a plus connu l’élite depuis 2003. L’effectif ? Loin d’être pléthorique. Beaucoup de joueurs sont peu expérimentés, et ne peuvent pas prétendre au niveau supérieur. Même les concurrents directs (West Bromwich, Fulham) possèdent des effectifs plus larges, avec d’anciens pensionnaires de Premier League (Karlan Grant et Keiran Gibbs pour WBA, Reid chez les Cottagers). Bielsa va alors créer un groupe, créer une dynamique, dans le respect absolu de la chose large et mystique qu’est le football (respect absolu des décisions arbitrales, enseignement que, si défaite il y’a, c’est uniquement de la faute de l’équipe entière, et non de facteurs extérieurs). Le résultat ? Après une 15ème place inquiétante avant l’arrivée de l’argentin, un titre, synonyme d’accession à la Premier League, l’élite du football anglais, que Leeds attendait depuis presque 20 ans. Pour les supporters ? Marcelo est un dieu vivant, sûrement la meilleure chose qu’il soit arrivée à Leeds depuis Peter Lorimer. Cette saison, les Peacocks d’ « El Loco » sont, certes, dans le ventre mou de Premier League, mais sont, largement, devant leurs compères de cuvée (West Brom et Fulham). Liverpool, Manchester City, Everton, ont eu beaucoup plus de mal à jouer contre cette équipe enthousiasmante, que contre Arsenal, membre historique du big 6. Les critiques ? Elles seront toujours présentes. Oui, Leeds est 14eme de Premier League. Oui, les problèmes défensifs des Peacocks sont criants et pénalisent un jeu offensif véritablement spectaculaire, et efficace. Oui, Marcelo Bielsa et ses hommes n’accrocheront sûrement pas une place européenne, cette saison ne fera sûrement pas date dans l’histoire tellement fournie du Leeds United Football Club. Mais Bielsa aura su donner de l’espoir à une ville toute entière. Il aura su réveiller une passion qui dormait depuis bien trop longtemps, chez tous les supporters des Peacocks. Il aura su, le temps d’une saison, replacer Leeds sur la carte du football anglais. Il aura su, à son habitude, faire tout avec (presque) rien. Sans jamais réclamer, ni clamer quoi que ce soit, se mettant même en retrait, s’effaçant lors de la célébration du titre de Championship, avant d’y être invité par ses joueurs. Félicitant l’équipe avant ses choix tactiques lors d’une victoire, se blâmant lui même, avant ses joueurs, lors d’une défaite. Intemporel, voilà comment décrire Marcelo Bielsa. Son héritage, commun à toutes les équipes qui ont eu l’honneur d’être couchées par lui, universel à tous les fans de football, divise, mais rassemble autour d’un point. Qu’on l’aime, qu’on ne l’aime pas, qu’on le déteste ou qu’on l’adule, El Loco fera toujours parler de lui, il fera toujours rêver des millions de fans, enthousiasmera n’importe quel amoureux du jeu. 

C’est cela l’élégance, selon Marcelo Bielsa. 

L’héritage, mis en pratique.

Dans le football, la médiatisation est inégale, c’est un fait. De ce fait, Brest et Sassuolo n’ont pas l’exposition médiatique d’un Manchester City, d’un Liverpool, ou encore d’un FC Barcelone. Et si, pourtant, l’héritage de Marcelo Bielsa se propageait aussi, jusqu’au fin fond de la Bretagne, et jusqu’en Emilie-Romagne ? 

Olivier dall’Oglio et Roberto de Zerbi, respectivement entraîneurs du Stade Brestois et de l’US Sassuolo, appliquent une philosophie étrangement proche d’un certain binoclard argentin. Avec des effectifs qui sont loin de faire pâlir les cadors de leurs championnats, à la largeur modeste, et aux qualités techniques intrinsèques plus limités, le jeu développé et les performances sont exceptionnelles. Sassuolo, petit club proche de Modène est actuellement 4eme de Série A, devant la Juventus de Turin, et le Napoli, entre autres. Excusez du peu. Brest, n’est pas aussi performant en termes statistiques, mais le jeu proposé rappelle celui de ses compères italiens, ou des Peacocks d’Outre-Manche. Un jeu tourné vers l’offensive, vers une construction du jeu protagoniste, vers la prise d’initiative, ou la défense, comme une évidence, est plus en difficulté. C’est une renaissance du football total, dans sa version moderne. Le football total de Michels, ou même de Gasperini ou Nagelsmann, c’est un football ou le jeu est poussé à son paroxysme, mais où l’effectif permet de mettre en place cette doctrine. Ici, les coachs ne possèdent pas les qualités intrinsèques qu’ils auraient voulu dans leur effectif, mais, à l’instar d' »El Loco », l’effectif est poussé à sa limite, physique, technique, et la tactique est poussée au maximum de ce que les qualités de ce dernier permet de mettre en place. C’est l’art de transformer le plomb en or, l’art de sublimer un effectif, l’art d’enthousiasmer les supporters, et la planète football. On regrette, dès lors, le fait que ces coachs, et leur philosophie, ne soient pas présents aux commandes des plus grandes écuries. 

Ce sont eux, les esthètes d’aujourd’hui. Ce sont eux, la génération de coachs qui n’ont pas pu montrer l’étendue de leurs talents, ce sont eux, les magiciens des temps modernes. Certes, tout comme El Loco, une nouvelle fois, l’on ne retiendra sûrement pas les résultats, trophées, qui risquent d’êtres absents des livres d’histoire. On retiendra un jeu spectaculaire, un jeu sans complexes, un jeu qui met l’obligation de résultat en second plan, par rapport à ce qui se déroule sur le rectangle vert. Ce n’est pas, ou plus, le football total, c’est le football décomplexé. C’est un football où, à l’instar de celui d’ « El Loco », faire rêver les supporter, leur donner de l’espoir, une raison, même dérisoire pour certains, de se lever le matin, une raison d’espérer, une raison de vivre, et d’aimer le football.

Pragmatisme, football total, décomplexé ou jeu de position, vous l’aurez compris, l’élégance est métamorphe quand il s’agit de tactique. Le point d’orgue ? Donner une âme, lier supporters, joueurs et entraîneurs. Lier tout un peuple, et le rassembler derrière leur équipe, derrière leur blason. Transformer la tactique en art, et non l’inverse. Faire, que lorsque roule le ballon, des milliers et des milliers d’âmes accompagnent son mouvement, retenant leur souffle, attendant d’exulter. Faire, que le ballon, pièce semblant pourtant indispensable au football, ne soit que la dernière pièce d’un immense édifice construit autour de l’amour du jeu. Faire, enfin, du football, l’instrument d’expression le plus pur, le plus brut, le plus majestueux qu’il soit.

Mêler élégance, et football, pour qu’ils ne soient plus que pléonasme. 

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