« Penser plus vite, c’est se donner le temps d’agir à son rythme. » Interview croisée de Christophe Kuchly et Talk My Football.

L’élégance. Un concept évident pour nous tous, et pourtant si complexe à exprimer. Tout simplement car chacun à sa propre définition, et parce que l’élégance est un concept multiple, pouvant être appréhendé de diverses manières. Christophe Kuchly, protagoniste des dé-managers, est co-auteur des divins L’Odyssée du 10, Les entraîneurs révolutionnaires et de Comment regarder un match de foot et Talk My Football, youtubeur proposant des vidéos sur le football, ont répondu à nos questions pour vous expliquer, leur élégance.

Comment définiriez-vous l’élégance dans le football, qu’est ce que cela vous inspire ?

Christophe Kuchly : Pour moi c’est la fluidité dans le geste, l’impression que tout est naturel et ne requiert pas d’effort particulier. Ne pas donner l’impression d’aller vite même quand on est à fond, de jouer de sa puissance même quand on est bien ancré au sol. J’associe d’abord ce terme à des individualités.

Talk My Football : Pour aller dans le cliché : un joueur qui joue la tête haute avec un touché de balle soyeux. Un joueur élégant c’est un joueur qui semble avoir du temps grâce à sa vista et la propreté de ses gestes, même lorsqu’il est pressé. Mais je pense que ça peut prendre plusieurs forme et qu’on a tous une sensibilité différente là-dessus, au final.

Qu’est ce qui rendrait un joueur élégant, quels joueurs pourriez-vous citer ?

CK : L’aspect esthétique a une importante malgré tout, et, au-delà de son style balle au pied, l’élégance d’Andrea Pirlo est par exemple liée à son faciès assez stoïque, une chevelure qui ne bouge pas et un visage peu marqué par l’effort. A part ça, il y a la qualité de la première touche, le fouetté de balle, le port altier et la foulée. Zinédine Zidane est élégant quand il contrôle un ballon et mène une transition. La lenteur de Juan Roman Riquelme et le gabarit longiligne de Javier Pastore leur donnent aussi de l’élégance.

TMF : Pirlo et Pastore sont deux noms que j’aime bien citer et qui m’ont particulièrement marqué. Encore une fois pas très original, mais impossible pour moi de passer à côté d’eux.

L’évolution du football tend-elle à se passer de ces joueurs dits « élégants » ?

TMF : Le foot est de plus en plus athlétique, la répétition des efforts se fait comme une mesure maître. Qui plus est, la possession n’est plus dans l’air du temps et la transition est reine. Partant de là, c’est effectivement parfois difficile pour les numéro 10 et les regista de briller.

Aujourd’hui le profil du « 10 » à l’ancienne se rarifie. Quel(s) joueur(s) l’incarnait le mieux, et quels joueurs actuels pourraient-ont considéré comme ces 10 ?

CK : Le terme de 10 à l’ancienne est assez amusant à considérer parce que, si on revient à la grande époque du meneur de jeu, il n’y avait déjà pas d’unanimité sur les profils. Michel Platini était par exemple considéré comme un 9 par beaucoup de monde, tout comme Maradona. Le point commun, c’était que le 10 touchait plus de ballons que les autres et on le cherchait parce qu’il tenait le destin du match entre ses mains. Dans cette logique, et en oubliant la notion de zone d’occupation (traditionnellement axiale, entre le milieu et la défense adverse), on peut amener cette filiation vers les joueurs techniques placés devant la défense. Les Thiago, Jorginho, Busquets, Rodri… Si on revient à cette idée de positionnement, qui peut être contestable parce que Zidane et d’autres jouaient très excentrés mais qui placerait le 10 en zone offensive, alors il faut mentionner Mesut Özil ou James Rodriguez par exemple. Et Lionel Messi, qui est un peu tout à la fois.

Qu’est ce qui a entraîné ces évolutions ?

CK : Le resserrement du niveau moyen, qui fait qu’il n’y a plus de joueurs largement au-dessus du lot dans chaque équipe qui peuvent les faire gagner à eux seuls, une bien meilleure préparation tactique, avec des lignes compactes qui ne laissent pas de place à des joueurs qui se promènent dans les trente derniers mètres, la hausse des qualités physiques qui permettent d’arriver plus vite au pressing sur l’adversaire, et la prise de responsabilité des entraîneurs, qui préfèrent envisager des plans collectifs plutôt que de remettre leur destin entre les pieds d’un seul homme.

Quel est le geste qui caractérise l’élégance ?

TMF : Pour le coup je vais être un peu plus surprenant : une simple conduite de balle. Pour moi, dans ce domaine, c’est ce qui me marque plus qu’un geste technique ou qu’une passe lumineuse. Simplement la manière qu’a le joueur de se mouvoir balle au pied, c’est parfois flagrant.

Le dribbleur peut-il être élégant au même titre qu’un meneur nonchalant ?

TMF : Question de sensibilité j’imagine. Au final, le dribble le plus beau n’est-il pas celui qui a l’air d’avoir été faite de manière nonchalante ? Haha. J’aurais quand même une préférence pour le meneur sur le point très précis de l’élégance.

Un match peut-il être considéré comme élégant ?

CK : Je ne ferais pas de moi-même l’association entre l’élégance et le duel mais j’ai quand même envie de dire oui. Le match de Coupe Intercontinentale 1992 entre le Sao Paulo de Telê Santana et le Barça de Johan Cruyff entre dans cette case : parce que les joueurs l’ont rendu agréable, et que les coaches s’étaient promis de bien jouer avant la rencontre. Et ils y associaient un caractère éthique et esthétique.

Comment qualifiez vous l’élégance d’une équipe ? Sur quels critères ?

CK : Là aussi c’est difficile de lier un collectif avec le concept d’élégance, qui n’est pas suffisamment répandu pour être partagé par onze joueurs. Mais, en reprenant l’idée d’éthique évoquée plus haut, on peut reconnaître de l’élégance aux formations qui cherchent à gagner par l’offensive en alignant des profils créatifs sur les postes reculés et en cherchant à rester dans l’esprit du jeu. Sachant que si quelqu’un peut avoir une démarche élégante, on ne l’est pas en passant son temps à courir après le ballon. Il faut donc contrôler le jeu et avoir le pouvoir de le ralentir.

La plus belle des élégances ne serait-elle pas intellectuelle ?

CK : Penser plus vite, c’est se donner le temps d’agir à son rythme. Le joueur élégant a normalement l’intellect qui suit parce que, si on n’a pas pris l’information avant les autres, on sera dans une précipitation qui enlève généralement toute la fluidité du geste.

TMF : Comme évoqué au départ, la vision du jeu fait partie des choses qui sont pour moi importantes. Elle permet de gagner du temps, un joueur qui prend ses décisions plus rapidement aura rarement l’air de jouer dans la précipitation. Donc je dirais que c’est un gros plus !

Propos recueillis par Loris BRACCO et Alexandre BONNOT

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.