Non, l’inégale rémunération entre joueurs et joueuses n’est pas une question d’économie

Les inégalités de revenus que l’on observe entre football féminin et football masculin sont bien souvent justifiées par un argument économique : l’industrie du football masculin génère plus d’argent, il est logique que les hommes soient payés davantage. La réalité est pourtant bien plus nuancée, et cette affirmation occulte de nombreuses questions.

A quelques heures du coup d’envoi de la finale de Ligue des Champions masculine, la plateforme d’e-commerce Cdiscount lançait, le 23 août dernier, un concours promotionnel à travers le #inventeuneregledefoot. Largement relayé sur Twitter, il s’agissait d’inventer une nouvelle règle plus ou moins loufoque. Marlène Schiappa, Ministre déléguée en charge de la citoyenneté, y a réagit en proposant : « les joueuses seraient payées autant que les joueurs ». Joli tacle aux inégalités salariales effectivement colossales entre joueurs et joueuses. Selon des informations de la FFF rapportées par France Info en marge de la Coupe du Monde 2019, le salaire moyen d’une footballeuse s’élevait à 2 494 euros brut mensuel, tandis que son homologue masculin gagnait en moyenne 73 000 euros par mois en Ligue 1.

Taxant le tweet de démagogique, la plupart des réactions ont avancé des arguments économiques justes factuellement. Le football masculin est immensément plus rentable que le football féminin. A titre d’exemple, les droits de diffusion en France s’élevaient à 130 millions d’euros pour l’édition 2018 de la Coupe du Monde masculine en Russie. Ces mêmes droits ne représentaient que 10 millions d’euros pour le Mondial féminin disputé en France en 2019. C’est d’ailleurs déjà ce type d’arguments qu’avançait l’attaquante française Gaëtane Thiney lorsqu’on l’avait interrogée sur les primes versées aux joueuses de l’Equipe de France, plus faibles que celles accordées à leurs homologues masculins :

Si on rapporte autant que les hommes, je n’ai aucun souci pour qu’on gagne autant. Mais mathématiquement, si on fait les comptes, je ne suis pas sûre qu’on rapporte autant que les hommes.

Les bleues (ici contre la Macédoine du Nord, le 22 septembre 2020), bénéficient toujours de primes bien inférieures à celles de leurs homologues masculins. Crédit : FFF.fr

L’économie : une justification injuste

Cette argumentation trouve deux limites principales. Premièrement, s’il est admis qu’il puisse exister des inégalités économiques entre différentes disciplines – elles sont alors strictement circonscrites au cadre sportif (quoique la sociologie des pratiquants des différentes disciplines révélerait peut-être qu’elles en recoupent d’autres) – la subsistance d’inégalités femmes-hommes est de moins en moins envisageable. Car ces inégalités salariales ne s’observent pas qu’en football. Elles existent aussi dans beaucoup d’autres sports, dans quasiment toutes les autres professions, et se cumulent à d’autres formes d’inégalités liées au genre.

Secondement, la justification économique de l’écart de rémunération entre foot féminin et masculin est bien trop superficielle et profondément injuste. Ces inégalités ne sont pas le fait de l’évolution différente de deux sports qui auraient captivé et passionné à des degrés divers, non, elles sont le résultat de la création et du développement du foot comme sport d’homme. Cette exclusion de la femme s’explique probablement par l’héritage d’une tradition grecque du sport réservé aux hommes, et sûrement plus encore par les représentations sociales selon lesquelles le sport, et particulièrement le football, ont à voir avec le courage, la virilité voire l’agressivité, des valeurs largement associées au masculin. Elle s’explique aussi par un passé de mesures discriminantes comme l’explique l’économiste Pierre Rondeau dans un article de juillet 2019 pour Libération.

Une question sociétale

La question des inégalités salariales femmes-hommes dans le foot n’est donc pas économique en premier lieu, mais bien plus sociétale. Certes, l’évolution progressive des valeurs et des représentations sociales, l’acceptation de la figure de la footballeuse devraient conduire à une popularité, une visibilité et une valorisation croissante du football féminin, mais ce processus ne peut qu’être extrêmement lent. Si un tel décalage entre les idées prônées par une partie de plus une plus importante de la société et par certains de nos dirigeants est en tel décalage avec la situation réelle, une intervention politique ne s’impose-t-elle pas ? Probablement, et ce d’autant plus qu’une féminisation plus importante du football, sport populaire et traditionnel bastion masculin représenterait un symbole fort.

Quelles réponses politiques ?

La questions qui reste néanmoins en suspens est celle de la nature de cette intervention politique ? A celles-ci, les réponses divergent.

Pierre Rondeau affirme par exemple dans son article :

La voie de l’égalitarisme absolu misant sur une action publique contre les inégalités salariales se fourvoie dans un interventionnisme contre-productif capable d’altérer les projets en faveur du sport féminin, en opposant frontalement les situations des joueuses et des joueurs (…) C’est à ce niveau-là qu’il faut agir, au niveau des infrastructures et de l’accessibilité, pas au niveau de l’égalitarisme salarial. La meilleure solution serait de profiter de la vague médiatique et populaire du Mondial féminin pour lancer une véritable politique inclusive.

A l’inverse, certain(e)s comme Lucie Brasseur, journaliste et auteure du livre #MeFoot, se posent en faveur d’une égalité de rémunération, dans une considération symbolique :

Si on veut faire avancer le football féminin, d’un simple point de vue de communication, il faut un geste qui serve d’exemple et donc verser des primes identiques.

De manière synthétique, le débat oppose donc les partisans de politiques de fond qui par leurs effets, transformeront les représentations sociales. Et ceux de politiques symboliques, qui par ce qu’elles représentent, enclencheront un mouvement de fond. Mais s’il y a un point sur lequel s’accordent ces deux positions, c’est sur la nécessité de mettre en place des politiques volontaristes.

La norvégienne Ada Hegerberg avait refusé de participer à la Coupe du Monde 2019 pour protester contre les conditions imposées par sa fédération. Crédit : OL.fr

Peu de réponses politiques

C’est là que le bât blesse. Les Cahiers du Football l’évoquaient récemment, la Fédération n’a pas tiré profit du Mondial 2019. Ses actions en faveur du football féminin sont limitées et souvent guidées par des stratégies électoralistes, et le bilan au niveau du Gouvernement et des Ministères compétents n’est guère plus glorieux.

Ces réponses politiques ne sont pourtant pas impossibles, comme le montrent les exemples brésiliens, anglais ou australiens, des pays où femmes et hommes touchent les mêmes primes en sélection. Mais il est vrai que bien souvent, ce sont les joueuses elles-mêmes qui sont à l’origine de ces mesures. La revendication des américaines, Megan Rapinoe en tête, avait beaucoup fait parler même si elles n’ont finalement pas obtenu gain de cause. La norvégienne Ada Hegerberg, premier Ballon d’Or féminin, avait également boycotté la dernière Coupe du Monde pour protester contre les conditions dans lesquelles on demandait à son équipe d’évoluer :

Si l’équipe nationale veut atteindre les objectifs et les résultats que l’encadrement a fixé, ça nécessite, selon moi, des améliorations dans plusieurs domaines, à la fois dans la planification, dans l’exécution et dans le suivi.

Si donc beaucoup reste à faire, le football féminin va encore grandement se développer, c’est certain, et le constat fait ici-même l’année dernière reste d’actualité. Nombre d’acteurs économiques y voient un potentiel fort, en atteste le récent communiqué de Visa dans l’Equipe du 24 août, affirmant que la marque s’engageait auprès du football féminin. Ne reste à définir que les modalités de ce développement, et peut-être aussi à réfléchir ce que le football féminin veut devenir.

 

L’article de Pierre Rondeau dans Libération :
https://www.liberation.fr/debats/2019/07/07/profiter-du-mondial-feminin-pour-mener-une-vraie-politique-inclusive_1738576
L’article des Cahiers du Football sur l’héritage de la Coupe du Monde 2019 :
http://www.cahiersdufootball.net/article-football-feminin-un-heritage-sans-projet-7404
Le communiqué de visa dans l’Equipe :
https://www.lequipe.fr/Tous-sports/Actualites/L-engagement-de-visa-aupres-du-football-feminin/1164368
 

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