L’énigme Memphis Depay

« Arrogant, irrégulier, prétentieux, suffisant, pas au niveau ». Des qualificatifs souvent utilisés pour décrire, Memphis Depay. Ce serait presque à en oublier qu’à 26ans, la carrière du néerlandais va dans le bon sens, et qu’il est sur les tablettes des plus grands clubs européens. Comment en est-on arrivé à ce désamour entre la presse et le joueur? Comment comprendre les débuts houleux de l’attaquant Oranje, comment décrypter, l’énigme, Memphis Depay.

Une enfance houleuse

Tout commence, le 13 février 1994. Memphis nait dans le cocon familial, à Moordrecht, dans la banlieue de Rotterdam. Le petit néerlandais y vit ainsi avec sa mère hollandaise, Cora Schensema, et son père, ghanéen, Dennis Depay. Le cocon, fragile, se brise lorsque Dennis abandonne sa femme et son fils, âgé de seulement 4 ans. Sa mère, désemparée, est obligée de divorcer. Privé de la présence paternelle de Dennis Depay, le petit Memphis va subir un changement radical. Le garçon change de caractère, affiche un ton grave, parfois, triste, souvent. Il est habité d’une haine, d’une colère indescriptible.

« Memphis est un garçon en colère, en colère avec le monde » (Transversales, « Memphis, Anges et Démons »-RMC Sport).

Sur les photos, un autre élément intrigue, sa récurrence interpelle. Le jeune néerlandais est accompagné, souvent, d’un ballon de football. C’est donc, sans grande surprise, que, lorsqu’il atteint l’âge pour disposer d’une licence de footballeur en Europe (5ans), le petit Memphis « s’engage » dans le club de sa ville, le VV Moordrecht. Durant trois ans, l’Oranje en devenir foule les pelouses de ce petit club familial… et éblouit tout le monde.

Et lorsqu’un jeune est à ce point au dessus du lot, il attire de suite les convoitises. C’est ainsi qu’en 2003, Memphis est invité à signer sa prochaine licence au Sparta Rotterdam, un des deux clubs professionnels de la ville. La encore, aisance technique, vitesse, et capacités physiques au dessus de la moyenne font merveilles. À mesure qu’il prend de l’âge, son caractère s’affirme également. Véritablement fou de rage lorsqu’il se retrouve sur le banc de touche, Memphis devient difficile à canaliser. Virtuose sur le terrain, il l’est également pour agacer ses éducateurs, et les entraînements tournent souvent aux combats de cocs entre le très jeune néerlandais, défiant toute autorité, et le staff du Sparta en charge de sa catégorie d’âge.

Seulement, dans le football, le terrain finit toujours par l’emporter. Les éducateurs développant de l’affection pour ce jeune homme, déjà meurtri par les épreuves malgré son jeune âge, et Memphis finissant toujours meilleur buteur de son équipe, même en étant surclassé, l’espoir Oranje attire les prétentions de tout le pays. Après trois ans dans les locaux du Sparta, Memphis est sur le point d’obtenir une chance inouïe de lancer une carrière professionnelle. En 2006, ce sont en effet l’Ajax Amsterdam, le PSV Eindhoven et le Feyenoord Rotterdam, l’autre club pro de la ville et véritable monument du foot néerlandais, qui lui font des yeux doux. Sa mère, et son grand père, très présents derrière lui, étudient chaque opportunité bien sérieusement. Finalement, l’ensemble de la famille se décide, et c’est le PSV qui remporte la mise. Voilà donc le jeune Depay au sein du centre de formation d’un des 3 plus grands clubs des Pays-Bas.

Cependant, il est loin de sa famille, et ses difficultés comportementales sont difficiles pour concilier le bien être mental et la rigueur que nécessite une formation de footballeur professionnel. Memphis intègre donc une famille d’accueil. Son mal-être est cependant palpable, et Memphis pense plusieurs fois à arrêter sa formation et à repartir à Rotterdam. Son « coach de vie », en la personne de Joost Leenders, est déterminant dans la santé mentale du jeune néerlandais.

« Il a été le miroir qu’il me fallait, je pouvais lui ouvrir mon coeur » déclare Memphis lui même.

Une autre passion va aider Depay. Passionné de rap, il s’essaye à l’écriture dans les premiers mois de son arrivée à Eindhoven. Fred Rutten, un de ses anciens éducateurs en formation au PSV, raconte : « Le rap lui prenait beaucoup de temps, je lui ai expliqué qu’il ne pouvait pas être à la fois le meilleur footballeur et le meilleur rappeur, qu’il fallait qu’il se concentre sur le jeu s’il voulait devenir meilleur ». Intrépide et têtu déjà dans sa jeunesse, Memphis sortira tout de même plusieurs morceaux, avec le groupe « RotterdamAirlines » et avec le rappeur Bleak Mill. Toujours difficile à canaliser, Memphis n’est pas, ou du moins pas complètement, dans une optique de rigueur et de travail professionnelle. C’est en 2009, lorsque son grand-père décède malheureusement, que Memphis va connaître un nouveau changement.

Véritable figure paternelle depuis le départ de son père, venant le voir jouer aussi souvent que possible, faisant figure de confident, l’aidant dans chacun de ses choix, il comptait, au même titre que sa mère, plus que tout pour Memphis. Sa grand-mère, Jans Schensema, dira que son grand-père avait apporté « une stabilité dans sa vie ». Memphis est une nouvelle fois choqué et meurtri psychologiquement. « Il a littéralement fondu en larmes, il a pleuré pendant plusieurs jours, je ne l’avais jamais vu aussi triste » raconte sa mère. Le déclic est néanmoins très palpable. Renforcé par toutes ces épreuves, Memphis développe une véritable force de caractère. Celles-ci marquées à jamais dans sa chair (un de ses tatouages est dédié à son grand-père), Memphis est devenu « avide de succès » poursuit sa grand-mère. Très proche de la famille maternelle, Memphis prends conscience qu’il peut aider ces derniers vivant modestement, et les rendre heureux par ses accomplissements.

Il prend alors conscience de son talent et se responsabilise.

Depay devient alors véritablement injouable. Meilleur buteur de son équipe, il lui arrive d’inscrire 4 ou 5 buts par matchs. Tueur devant le but, il a faim de jeu, de matchs, de football tout simplement, et sa frustration est toujours la même lorsqu’il rejoint le banc.

L’envol.

En 2011, la consécration. Le rêve d’une vie houleuse et pas souvent facile, se concrétise. À l’âge de 17 ans, Memphis devient footballeur professionnel au sein du PSV Eindhoven, 21 fois champion des Pays-Bas (à l’époque de la signature de son contrat, ndlr). Pour sa première saison professionnelle, il n’obtient pas le temps de jeu dont il aurait rêvé. Alternant entre équipe première et équipe réserve, il joue son premier match en Coupe des Pays-Bas face aux amateurs du VVSB au cours duquel il brille (2 buts, un penalty provoqué et une victoire 8-0 de son équipe). Il restera cantonné au banc pendant des mois. Son entrée face au Feyenoord Rotterdam, des mois plus tard, s’effectuera à la dernière minute de jeu, famélique. L’arrivée de Philip Cocu pour la fin de saison lui donne de meilleures chances, et notamment des apparitions lors des 5 derniers matchs de la saison. Il terminera l’exercice avec 5 buts et 2 passes décisives au compteur, toutes compétitions confondues. Un total tout à fait honorable, pour un joueur en manque de rythme.

Les bases sont posées, mais elles restent fragiles, puisque la saison 2012-2013 est la copie presque conforme de la saison précédente pour Memphis: une frustration. S’il joue 30 matches TCC (3 buts et 9 passes dé) il ne joue que les fins de matchs, seulement 7 fois titulaire sur le total de ses matchs joués. Dans l’ombre de Dries Mertens, il n’est vu que comme un second couteau par le coach Dick Advocaat. Une nouvelle saison alternant matchs en équipe première et équipe réserve se clôture avec une défaite en finale de la Coupe des Pays-Bas face à l’ AZ Alkmaar. Entré en jeu à 5 minutes du temps réglementaire, il ne pourra changer l’issue du match et termine la saison sur une déception.

La saison 2013-2014 est pour lui une libération. Avec le retour de Philip Cocu, qui l’avait lancé en pro lors de sa première saison, et le départ de Dries Mertens pour le Napoli, Memphis se voit offrir une place dans le 11 de départ des « Boeren ». Il côtoiera notamment Adam Maher, Karim Rekik, Jürgen Locadia ou encore Zakaria Bakkali, eux aussi lancés dans le grand bain. Ce début de saison est pour lui, sans qu’il le sache, le début de la rengaine qui allait s’annoncer pour toute l’année. Pour le 3eme tour qualificatif pour la Ligue des Champions face au Zulte Waregem, le néerlandais inscrit un but sur une frappe de vingt-cinq mètres, sauvant un match terne de son équipe (victoire 2-0). La saison collective sera très mauvaise, et Memphis devra s’employer plus d’une fois pour éviter qu’elle ne tourne au désastre. Pour le dernier match de championnat face au NAC Breda, il inscrit un but et délivre une passe dé (victoire 2-0) pour permettre aux Boeren de se qualifier pour une coupe d’Europe pour la quarante et unième saison consécutive. 14 buts et 10 passes décisives en 41 matchs TCC constitueront son bilan, très convenable. La jeunesse de l’effectif fera de lui un joueur clé de l’effectif, et Memphis sera un des joueurs les plus spectaculaires du championnat.

Courtisé pendant l’été, il reste au club et la saison 2014-2015 est pour lui la plus aboutie. Sauvant son équipe au troisième tour qualificatif pour la Ligue Europa (3-2), évitant une élimination prématurée catastrophique, il devient l’élément offensif majeur de l’équipe, et excelle partout. Dribbles, percussion, vitesse, passe, et même… coup-francs! Memphis en inscrira 7 pendant cette saison, et, avec 22 buts, terminera meilleur buteur du championnat et meilleur joueur de la saison. Le 7 mai 2015, tout bascule. Proche d’un accord avec le Paris SG, Memphis change d’avis après un appel de Louis-Van Gaal, « un des meilleurs entraineurs du monde » selon lui. C’est donc à Manchester United que Memphis continuera sa carrière. Pour 30millions d’euro, le néerlandais hérite du mythique n°7 de Ronaldo, Cantona ou David Beckham, que Angel Di Maria laisse vacant à son départ.

La désillusion mancunienne.

Le début de saison est idyllique. Après un bon début de saison en championnat, Memphis signe un doublé et une passe dé lors du barrage pour la Ligue des Champions face au Club de Bruges KV. Son premier but en championnat arrivera face à Sunderland (3-0), le 26 septembre 2015.

Ses performances sont inconstantes, et le prodige néerlandais est critiqué en interne. Van Gaal se montre patient disant que « les jeunes joueurs ne sont pas constants », qu’il était « le plus grand talent de sa génération », mais qu’il devait « se battre ». Après 4 matchs sans jouer, il marque face à Watford, (2-1) et est élu homme du match pour la première fois. Mis dans l’ombre de Jesse Lingard, il alterne titularisations et « bouts de matchs » et avoue « ne pas se sentir à la hauteur des attentes ». Le talent est intact. Le 25 février 2016, face au FC Midtjylland en 16eme de finale retour de Ligue Europa, Memphis excelle, étant même buteur (5-1). André Rømer latéral droit des danois ce jour-là, reconnaîtra qu’il « n’avait jamais été aussi proche de pleurer après un match » et que Memphis était « le plus grand joueur contre lequel il avait joué ».

Défait en 8eme aller contre Liverpool (2-0), il ne participe pas au retour, et retourne sur le banc, préféré à Marcus Rashford. Il disparaît ainsi peu à peu des esprits, comme de la feuille de match, où il n’est pas présent lors de la victoire en FA Cup face à Crystal Palace. Son bilan est ainsi mitigé: 45 matchs dont 26 titulaires, pour sept buts et cinq passes décisives.

La situation ne s’améliorera pas avec l’arrivée de José Mourinho. Pas sur la feuille de match pour le Community Shield, l’empêchant d’être titré, il alterne entre bouts de matchs et absences du groupe, du fait du surplus de joueurs offensifs dans l’effectif. L’attaquant Oranje est frustré et Mourinho reconnaît son erreur. Lors du mercato hivernal, le technicien portugais reconnaît que Memphis allait sûrement être vendu. Annoncé en pret vers Everton, le néerlandais débarque finalement dans le Rhône, à l’Olympique Lyonnais, avec derrière lui un début de saison famélique: 8 matchs, aucun buts ni aucune passe dé.

Une rédemption chez les Gones.

Recrue phare d’une nouvelle ère Lyonnaise amorcée avec le nouveau stade et les nouvelles infrastructures, le néerlandais est, avec 16 millions d’euros dépensés pour le faire venir, la sixième recrue la plus chère du club rhodanien. Président et capitaine, respectivement Jean-Michel Aulas et Maxime Gonalons, se félicitent du transfert. Il confirme alors son rebond, affichant une montée en puissance progressive, jusqu’à son match référence face au Toulouse FC, où il inscrira un doublé, dont « le but de sa vie » selon lui, un lob de 50 mètres, de sa partie de terrain. Le bilan est donc correct pour une demie saison ( 5 buts et 7 passes dé en 17 matchs TCC), grâce à ses trois apparitions avec United en Ligue Europa, le titre de vainqueur lui est attribué, après que les Reds Devils ne vinrent à bout de l’Ajax Amsterdam, tombeur de l’OL en demie finale.

Prenant le n°11, laissé par Rachid Ghezzal après son départ, Memphis devient le joueur le plus expérimenté du jeune quatuor offensif de Bruno Genesio, composé de Nabil Fekir, Bertrand Traoré et Mariano Diaz, ainsi que lui-même. Avec des performances irrégulières, couplées aux bonnes prestations de Maxwell Cornet et à l’éclosion du jeune Houssem Aouar, il est relégué sur le banc. En entrant en fin de match face au Paris Saint Germain, il inscrit une frappe d’anthologie dans la lucarne d’Alphonse Areola, qui donnera la victoire au sien. Le plus beau but du mois de janvier 2018. Quelques jours plus tard, en entrant en jeu face à Villareal en Ligue Europa, il marque le troisième but d’une folle soirée (victoire 3-1), scellant la qualification lyonnaise pour les quarts de finale.

Pour le dernier match de championnat de la saison, il inscrit un triplé face à Nice pour envoyer son équipe directement en Ligue des Champions (3-2). Sur les dix derniers matchs, Memphis inscrira 10 buts, délivrant 7 passes décisives, solide. En 2018-2019, la saison sera en demi-teinte. Auteur de deux grosses performances sur les deux premiers matchs de la saison, (déjà 3 buts et 2 passes dé), il récidivera notamment à Hoffenheim en Ligue des Champions (3-3). Élément majeur de l’équipe (12 buts et 15 passes dé) il ne sera pas aussi régulier que Nabil Fekir, son coéquipier, et sera dans l’ombre de celui-ci au moment du bilan de la saison.

Au début de cette saison, Memphis démarre très fort. Orphelins de Nabil Fékir, parti au Betis Séville, les Lyonnais se cherchent un leader offensif. Le néerlandais prends parfaitement la relève, et dynamise une équipe en difficulté en championnat. Buteur face à Leipzig à l’aller et au retour, tout comme face à Benfica (aller et retour), il est le grand artisan de la qualification lyonnaisse pour les 8emes de finale de la Ligue des Champions, au meme titre qu’Houssem Aouar ou Anthony Lopes.

Se blessant face au Stade Rennais, il souffrira d’une rupture des ligaments croisés du genou. Croyant sa saison terminée, il est sauvé par le contexte sanitaire, qui reporte la suite de la saison. Revenu en forme, il est titularisé face au PSG pour la finale de la Coupe de la Ligue (0-0, 5-6 TAB). En 8eme de finale retour, après la victoire 1-0 à l’aller, il marque une panenka decisive pour envoyer l’OL en quarts malgré la défaite (2-2 score cumulé, but à l’extérieur Lyonnais)

En quarts de finale, il livre une prestation correcte sur le plan sportif, stratosphérique sur le plan psychologique. Leader aussi bien technique que dans le vestiaire, Memphis encourage et remobilise ses partenaires durant tout le match. S’il n’est pas l’artisan de la victoire sur le terrain, il l’est dans le mental des joueurs, en lieutenant parfait de Rudi Garcia.

Memphis Depay, c’est avant tout un homme de grande valeur. Meurtri par les épreuves d’une vie difficile, il s’est surpassé, face à la vie, face au monde, pour croire en ses rêves. Dans une carrière houleuse, il a su se relancer, privilégiant la réussite sportive dans un club qui pouvait lui permettre, plutôt qu’un gros salaire en Première League (à Everton, ndlr). Engagé dans des causes humanitaires comme avec son association au Ghana, il pense aux autres, et fait dont de sa personne, comme avec les nombreuses visites aux enfants malades avec l’OL Fondation. Leader avec son ancien coéquipier Gini Wijnaldum, de la nouvelle génération néerlandaise, il connaît, à 26 ans, le sommet de sa carrière. Fort dans sa tête, fort dans son cœur, Memphis est unique en son genre, et fait à sa façon, sa trace dans le monde du football. À l’heure où ses lignes sont bouclées, il s’avance, avec ses coéquipiers, vers le plus grand match de l’histoire de l’Olympique Lyonnais, avec, une potentielle finale de Ligue des Champions à la clé.

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