Veni, Vidi, Messi

Quand vous avez connu le graal à un moment donné de votre vie, il est difficile d’accepter de vivre dans la banalité. Il y a ce goût amer, la sensation que ce qu’on voit est à des années lumières de ce que l’on a connu. C’est exactement la situation que connaissent les aficionados argentins de l’Albiceleste avec Lionel Messi. Pour la Pulga, succéder au “Dieu Maradona” n’est pas une mince affaire. Le gamin de Rosario doit, bien trop souvent à lui seul, perpétuer l’héritage de son illustre prédécesseur. Souvent critiqué, tiraillé alors qu’il marche sur l’eau depuis bien plus de dix ans à Barcelone, comment expliquer les difficultés de Lionel Messi avec sa sélection ? 

« Au milieu de l’hécatombe argentine, une autre débâcle retient l’attention du monde : celle de Lionel Messi » La Nacion, 22 juin 2018, après la défaite de l’Argentine face à la Croatie lors de la Coupe du Monde en Russie.

« Il a le passeport et le maillot argentin, mais on dirait un étranger tellement il est déboussolé sur le terrain » , résume Omar da Fonseca, dans son style caractériel.

L’interminable comparaison

Il est très paradoxal de dire qu’un des meilleurs joueurs de l’histoire, si ce n’est le meilleur, a des difficultés à faire briller son pays sur la scène internationale. Une erreur dans la matrice probablement. Cette hypothétique difficulté est à mettre en parallèle avec la carrière de Diego Maradona avec l’Albiceleste. Malgré son échec en finale de Coupe du Monde 1990, El Pibe de Oro, contrairement à Messi, a réussi à remporter deux titres importants avec son pays : bien évidemment la dernière victoire argentine en Coupe du Monde, en 1986, ainsi qu’une victoire en Coupe Intercontinentale en 1993. Maradona reste aussi gravé dans les mémoires grâce à son match face à l’Angleterre en quart de finale de Coupe du Monde 1986. Plus qu’une victoire footballistique, Diego avait littéralement vengé son pays tout entier. Une raison de plus de l’élever au rang de Dieu, comme l’en atteste le courant religieux “D10S”. Une comparaison avec laquelle, malheureusement, la Pulga ne peut pas rivaliser.

Une quête sans fin

Leo lui, enchaîne les désillusions. Quatre finales atteintes en Coupe du Monde ou Copa America, quatre perdues. Une malédiction qui suit le maestro barcelonais. Encore pire, il lui est reproché de craquer durant ces finales si importantes. Notamment à l’image de son pénalty raté face au Chili le 26 juin 2016 en finale de Copa America. Un tir manqué, une défaite lors d’une séance de tirs aux buts…comme lors de l’édition 2015, encore face au Chili. Cela s’ajoute aux finales perdues en Copa America 2007 et 2015, et bien sur en finale de Coupe du Monde face à l’Allemagne en 2014. 

En 2007, il est totalement impuissant en finale face au Brésil (3-0). Inoffensif, en sélection depuis seulement deux ans, il accompagne un génial Riquelme (5 buts) et est élu meilleur jeune de la compétition, avec notamment un but en quart face au Pérou). Une première défaite certes, mais qui promet d’autres finales, cette fois ci espérées victorieuses.

Sept ans plus tard, au Brésil, le meilleur joueur du monde et de la compétition arrive pleins d’espoirs. Une sélection enfin au niveau, mais qui butera face à l’Allemagne et Mario Götze. Malgré une prestation réussie, un bon nombre d’occasions manquées, un Higuain qui pense marquer mais finalement hors jeu, crucifieront l’Argentine, battue 1-0.

Les deux finales perdues face au Chili seront elles deux couteaux dans le dos. Deux séances de tirs aux buts perdues, et l’Argentine qui ne gagne toujours pas de titre majeur depuis 1993. La première des deux, en 2015, est marquée de l’empreinte de Jorge Sampaoli. Un plan anti-Messi est mis en place, plan qui fonctionnera parfaitement pendant 120 minutes. L’Argentine et son maestro sont totalement muselés, aucune des deux équipes ne parvient à trouver la faille. 0-0 après les deux mi-temps de prolongation. Arrive la séance de penaltys : Messi, premier tireur, transforme sa tentative, Higuain et Banega manqueront les leurs. Les tireurs chilien ne se feront pas prier…

La seconde, en 2016, voit Messi réaliser un excellent tournoi. Cinq buts marqués avant la finale, mais le match décisif est une nouvelle fois compliqué. Le nouveau sélectionneur chilien Juan Antonio Pizzi reproduit la recette de Jorge Sampaoli tel un marmiton. Il place Arturo Vidal au marquage individuel sur Lionel Messi, qui lui collera aux basques durant l’entièreté de la rencontre. Une nouvelle séance de penaltys arrive. Messi est de nouveau premier frappeur, mais cette fois-ci, il manque sa tentative. En pleurs à la fin du match, les rêves de titre de la Pulga sont encore balayés d’un revers de la main. 

Des défaites qui sapent le moral du n°10, qui doit bien trop souvent porter le chapeau face à la presse. Les débâcles ont un sérieux impact sur la force mentale du joueur, qui doit sans cesse se relever après ces désillusions. 

De l’autre côté, il y a quand même une note positive dans ce marasme : les Jeux Olympiques 2008. Sous la houlette de Sergio Batista, les argentins vont triompher à Pékin, quatre ans après le sacre aux JO d’Athènes. Emmenés entre autre par Juan Román Riquelme, Sergio Agüero, Fernando Gago ou Pablo Zabaleta, les coéquipiers de Leo vont connaître un parcours relativement tranquille, avec une démonstration face au Brésil de Ronaldinho ou Pato (3-0), pour finalement disposer du Nigeria en finale (1-0, but d’Angel Di Maria). Lionel Messi termine la compétition avec deux buts inscrits, avec en perspective une carrière avec les séniors pleine de gloire et de trophées…

Lionel Messi, aux côté de Juan Roman Riquelme, qui s’apprête à tirer un coup franc

Ces échecs sont tout de même à tempérer, tant individuellement que collectivement. Car individuellement, Messi est indéniablement au niveau, et même plus que ça, indéniablement (très) au dessus. Malgré ses quelques échecs dans des moments “clutchs” ternissant le tableau, Leo a des stats absolument affolantes avec sa sélection. Des statistiques que l’on pourrait qualifier d’excellentes, que très peu de joueurs sont capables d’obtenir, surtout dans la caste des “grandes” nations mondiales. Même si les statistiques dans le football sont à utiliser avec précaution et parcimonie, en soutien d’un argument et non pas en tant qu’argument lui-même, les chiffres de Leo en sélection peuvent témoigner des performances du garçon. En équipe A, les statistiques sont colossales, du jamais vu en Argentine : 70 buts en 138 sélections depuis ses débuts face à la Hongrie le 17 août 2005. A rajouter à cela la bagatelle de 34 passes décisives. Ses 70 réalisations en font le meilleur buteur de l’histoire de la sélection, loin devant Gabriel Batistuta et ses 54 pions inscrits.

Pas assez argentin ?

Quand on vous évoque le nom de Lionel Messi, vous pensez directement au FC Barcelone ? C’est une chose qui peut être reprochée à Lionel Messi. Contrairement à Maradona (encore lui) qui a porté Boca Juniors aux prémices de sa carrière, Leo a quitté très tôt l’Argentine, trop tôt. Rejoindre la Masia à seulement 13 ans pour ne pas en revenir, voilà ce qui fait de Lionel Messi un joueur presque plus espagnol qu’argentin pour certains supporters outre-atlantique. Selon Sergio Batista, cela va même plus loin, avec Messi  “Barcelone a volé l’essence historique du football argentin”. Rien que ça.

De plus, le caractère trop lisse de Messi fait tâche, notamment au vu de la presse et d’un certain Maradona. Messi n’est pas du genre à élever la voix, en dehors et sur le terrain, contrairement à son illustre prédécesseur. Ce manque d’agressivité (dans le bon sens du terme), de grinta, de transcendance, de dépassement de soi énerve une partie des suiveurs de l’Albiceleste. Un manque de leadership, qui selon eux, pourrait être une cause de l’absence d’un franchissement de cap de la sélection. Un épisode datant de 2018 vient tout de même contredire cette affirmation : En pleine phase de qualification pour le mondial russe, l’Argentine s’apprête à affronter l’Equateur lors d’un match décisif, trois jours après un piètre nul 0-0 face au Pérou. Accablée par les critiques, l’Argentine est clairement sous pression. D’ici le match face à l’Equateur, avec l’aval de son sélectionneur, Messi fait interdire purement et simplement l’usage des téléphones. Voulant recentrer ses troupes sur le match extrêmement important qui arrive, la Pulga va réussir son coup : une victoire 3-1, avec un triplé de…Lionel Messi. Pas présent lors des moments importants vous dites ?  

Malgré toutes ces critiques extérieures, la Pulga bénéficie tout de même d’un soutien indéfectible outre-atlantique. Suite à sa courte retraite internationale (la première des deux) après la défaite en finale de Copa America en 2016, Leo Messi fait marche arrière après un élan médiatique énorme. Diego Maradona, la presse, le président de la République, tous demandent à la Pulga de revenir sur sa décision. Chose qui sera faite six semaine plus tard : « Beaucoup de choses ont traversé mon esprit le soir de la finale et j’ai sérieusement envisagé de partir, mais mon amour pour mon pays et ce maillot sont trop forts »

Rebelote deux ans plus tard après la défaite en Coupe du Monde. Leo décide de prendre des distances avec sa sélection, avec l’accord du néo sélectionneur Lionel Scaloni. Mais cette absence sera d’une plutôt courte durée. Huit mois plus tard, la sélection lui est proposée pour affronter le Venezuela. Proposition acceptée, Leo est de retour. 

Messi, incompatible ?

Il est souvent reproché à Lionel Messi “d’empoisonner” le jeu de l’Albiceleste. Selon la légende, pour que Messi performe en équipe nationale, il faut que l’équipe tourne autour et pour lui. C’est d’ailleurs exactement ce qu’avait essayé de mettre en place ce même Sergio Batista après la Coupe du Monde 2010. Un passage du 4-2-3-1 de Maradona à un 4-3-3 Guardiolesque, avec Messi placé en faux n°9. Lavezzi, Tevez, Cambiasso, Banega et Mascherano autour de lui. Malheureusement pour Batista, un plan de jeu à la Guardiola, seul Guardiola peut se le permettre. Résultats des courses ? Des débuts complètement manqués en Copa America et Messi est finalement replacé à droite (schéma).

Schéma tactique mis en place par Sergio Batista pour offrir le plus de libertés offensives possibles à Lionel Messi.

Dès lors, cela se passe bien mieux pour les coéquipiers de Leo. Le petit lutin peut amorcer ses décrochages et ainsi aider la relance bien plus facilement. Il y a plus de densité autour de lui, il est mieux accompagné en phase offensive, souvent par cinq joueurs voire plus. Et le problème de l’Argentine et Messi, réside depuis bien trop longtemps dans cet accompagnement. Depuis ses débuts avec Barcelone, Lionel Messi, a évolué, dans la plupart des cas, dans des équipes proactives, très hautes sur le terrain, avec très souvent un nombre de joueurs incalculables dans les trente derniers mètres adverses. Avec l’Argentine, le constat est bien différent. Les joueurs en soutien sont moins nombreux, et surtout de bien moins grande qualité. Passer d’Andrès Iniesta, Xavi, Daniel Alves ou encore Jordi Alba (du temps où il était encore footballeur) à Marcos Rojo, Lucas Biglia ou Marcos Acuna, ça fait mal. « Messi est un joueur incroyable, mais il ne peut pas tout faire seul. Dans le football, vous devez avoir de l’aide » voilà une phrase de Luka Modric qui résume bien cette situation.

A rajouter à cela des joueurs de classe mondiale n’ayant pas le même rendement en club et en sélection, en attestent Sergio Aguero, Gonzalo Higuain ou encore Paulo Dybala. Certains en vont même à annoncer leur retraite internationale du fait de cette incapacité à performer en sélection. Cela amène à la sélection de joueurs moins “clinquants”, au talent très probablement moindre, tels Guido Rodriguez (Betis Séville), Alexis Mac Allister (Brighton) ou Walter Kanneman (Grêmio). Les cadres fuient, l’Argentine essaye donc de se reconstruire sur des bases plus saines, base toujours portée par le n°10 barcelonais. Tout cela est couplé à l’instabilité permanente au niveau des sélectionneurs, l’Argentine ayant connu huit sélectionneurs nationaux depuis 2006 : Alfio Basile, Diego Maradona, Sergio Batista, Alejandro Sabella, Gerardo Martino, Edgardo Bauza, Jorge Sampaoli, et enfin Lionel Scaloni, en poste depuis deux ans maintenant. On le voit à l’heure d’aujourd’hui avec l’Atalanta Bergame, la stabilité d’un entraîneur et de son effectif sont des éléments clés sur le long terme. Chose dont ne bénéficie pas l’Argentine depuis bien trop d’années.

Instabilité, manque de performance, incompatibilité individuelle, Leo Messi ne vit pas dans un cadre des plus optimum en sélection.

Cette incompatibilité de Lionel Messi avec ses coéquipiers offensifs, parlons en. La dernière en date fait état d’un manque de complémentarité avec la Joya turinoise, Paulo Dybala, qui en a fait part dans la presse. Un avis que le principal intéressé partage aussi : “ [Avec Paulo] on en a discuté. Il a dit la vérité. A la Juventus, il joue dans la même position que moi, on recherche les mêmes zones… Lorsque nous avons joué ensemble en sélection, il a été davantage décalé sur la gauche, ce à quoi il n’est pas habitué. C’est plus difficile pour des joueurs comme nous de jouer de ce côté. A droite, on a la possibilité de rentrer vers l’intérieur et d’avoir tout le terrain face à nous. Moi, je vais très peu sur l’aile droite. La vérité, c’est que j’ai compris ce qu’il voulait dire et que je n’avais rien à clarifier ».

« Ce sont les autres qui doivent faire un pas en avant vers Messi, pas l’inverse. » Lionel Scaloni.

Lionel Messi a bien des difficultés à gagner des trophées en sélection. Mais en arriver au point ou dire qu’il n’a tout simplement pas le niveau pour porter sportivement son pays est une aberration. Il est trop facile de faire porter le chapeau à un seul homme après une série d’échecs. Toute la sélection argentine doit se remettre en question, autour de son numéro 10, pour enfin, aller chercher un titre manquant depuis 1993. L’Albiceleste aura surement sa chance lors des prochaines Copa America ou bien lors de la Coupe du Monde 2022, avec un Messi qui aura alors 35 ans, qui sait…

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