Comment Gheorghe Hagi prépare une nouvelle génération dorée pour la Roumanie.

18 novembre 2019. Aleksei Bulkadov regarde sa montre et siffle la fin du dernier match de qualification pour l’Euro 2020 entre l’Espagne et la Roumanie. Déjà éliminée, la Roumanie s’est lourdement inclinée 5-0 à Madrid, mais qu’importe, l’important n’était pas le résultat. Ce soir-là, six des onze titulaires roumains provenaient du centre de formation du Viitorul FC, club créé dix ans plus tôt par le Maradona des Carpates, Gheorghe Hagi. En moins d’une décennie, le club basé à Constanta s’est développé comme la principale source de joyaux roumains grâce à son centre de formation ultramoderne : la Gheorghe Hagi Football Academy. Ainsi, quel est le projet de l’ancienne légende du FC Barcelone et du Real Madrid ? Comment prépare-t-il une nouvelle génération dorée pour la Roumanie ?  

A la suite d’une expérience managériale au Steaua Bucarest en 2007 qui n’aura duré que trois mois en raison de différends avec le président Gigi Becali, Gheorghe Hagi mis de côté pendant un certain temps sa carrière d’entraîneur afin de se lancer dans un projet fou : créer un club dans sa ville natale qui aurait comme objectif de former et développer les meilleurs jeunes joueurs roumains afin de créer une nouvelle génération dorée, comme celle dont il a fait parti. Deux ans et dix millions d’euros d’investissement plus tard, le FC Viitorul Constanta et la Gheorghe Hagi Football Academy voient le jour. Désormais, le centre de formation est un véritable centre de vie accueillant plus de 300 jeunes joueurs étalés sur sept hectares de bâtiments et de terrains d’entraînement. Le pari de Gheorghe Hagi est d’ores et déjà réussi et pourtant, ce n’est que le début. Pour mieux comprendre l’enjeu du projet, il faut retourner à sa source-même : le déclin de la Roumanie sur la scène internationale, et la passion de Gheorghe Hagi pour le football, et pour son pays. 

“La Roumanie doit investir dans les jeunes. C’est la seule manière de créer une nouvelle génération de joueurs, comme celle dont j’ai fait partie.” 

Qu’elle est loin l’époque de la génération dorée roumaine, qui, portée par le Maradona des Carpates, Gheorghe Hagi, se qualifiait en quart de finale de la Coupe du Monde 1994 en éliminant l’Argentine. Après un parcours respectable en France lors de l’édition 98, la Tricolorii a entamé un lent déclin vers les abysses au début des années 2000, échouant à se qualifier lors des cinq dernières Coupe du Monde. La sélection roumaine n’aura guère plus de succès lors des Championnats d’Europe, échouant à se qualifier lors de deux des quatre dernières éditions, et ayant réalisé des performances relativement décevantes en 2008 et 2016. Un crève-cœur pour Gheorghe Hagi, qui a souhaité remédier à cela.  

Ainsi, dès 2007, il décida de mettre sa carrière d’entraîneur temporairement de côté afin de se consacrer à son nouveau projet. Avant même de créer le club, il rend visite aux meilleurs centres de formation d’Europe, de l’Ajax au PSV, du Real Madrid au FC Barcelone.  “Je devais vraiment voir comment leur système fonctionnait. J’ai pris l’organisation des Néerlandais, et je voulais que l’on joue comme les Espagnols.” déclarait-il dans une interview au Guardian en 2017. Si dans un premier temps l’ancien international roumain s’est contenté de gérer son club en tant que propriétaire uniquement, il est depuis 2014 également l’entraîneur de l’équipe première, et se charge de l’aspect technique des entraînements pour toutes les catégories d’âge du club et du centre de formation.  

“J’ai eu une belle carrière en tant que joueur, et je suis très content de ce que j’ai accompli. Maintenant, c’est la deuxième partie. Ma mission est d’aider les autres à réaliser leur rêve.” 

Gheorghe Hagi lors d’une interview accordée au Guardian (2017)

L’une des raisons du déclin de la Roumanie sur le plan international est que les équipes se focalisent trop sur le court terme, et ne sont pas forcément encline à investir dans le développement de jeunes joueurs en raison de la prise de risque par rapport au budget des clubs, qui reste relativement serré. L’objectif de Gheorghe Hagi était ainsi de montrer aux autres dirigeants la voie à suivre pour redorer le blason des Tricolorii.  

La Gheorghe Hagi Football Academy, modèle de référence en Roumanie.

Promu en première division roumaine en 2011, le Viitorul FC s’appuie majoritairement sur son centre de formation, créé de toute pièce par Hagi en 2009, et qui y avait investi pas moins de dix millions d’euros. L’ancien milieu offensif avouait d’ailleurs en 2015 avoir pris “beaucoup de risques”, mais cela « en raison de la passion que j’ai pour le football.” Si le jeune joueur le plus prometteur à être sortie du centre de formation n’est autre que Ianis Hagi, fils de Gheorghe, un autre phénomène attire les yeux de bons nombres de recruteurs. Âgé de 18 ans, le jeune attaquant Louis Munteanu est un pur produit de la Gheorghe Hagi Academy. Meilleur buteur de la Hope Cup 2012, tournoi U10 amateur, il permit au club d’ajouter un nouveau trophée dans son armoire. 8 ans plus tard, le jeune roumain, désormais international U19, est probablement le plus grand joyau du Viitorul FC.  

La Gheorghe Hagi Football Academy (Crédit : European Padbol Tour)

Si les infrastructures sont d’ores et déjà ultramodernes, Gheorghe Hagi continue d’investir quand il le peut afin d’améliorer le développement de ses jeunes joueurs, comme en témoigne l’article paru au Journal Officiel roumain en avril dernier, déclarant la “Modernisation et extension de l’Académie de football Gheorghe Hagi” pour un montant de trois millions d’euros. Comptant déjà neuf terrains d’entraînement étalés sur neuf hectares, la Gheorghe Hagi Academy semble être sur le chemin de devenir – toute proportion gardée – le Clairefontaine roumain.  

“Ici, nous sommes entraînés sur des aspects techniques, tactiques et mentaux. Là où j’étais avant (Ploiesti, ndlr), c’était juste de l’amusement.” 

Mihai Ene, alors âgé de 16 ans, lors d’une interview accordée à The Blizzard (2015)

Si Gheorghe Hagi souhaite développer l’aspect sportif de ses poulains, il met également l’accent sur le côté éducatif. Le 9 juin dernier, le club a ainsi annoncé un partenariat avec EducatiePrivatia.ro, un portail d’enseignement privé. “La Gheorghe Hagi Academy a commencé comme un rêve fort, axé sur l’éducation et le sport, avec comme objectifs principaux l’initiation, l’entraînement, la préparation des enfants à la performance au plus haut niveau, tant national qu’international.” pouvait-on lire dans un communiqué publié sur le site d’actualité sportive roumain ProSport.  

“Mon idée est qu’un centre de formation doit produire un joueur pour l’équipe première par an. Quelques soit le club. Dans mon équipe, deux à trois joueurs sont promus en équipe première chaque saison.” 

Gheorghe Hagi lors d’une interview accordée au Guardian (2017)

En 2015, l’ancien milieu du Real Madrid notamment déclarait qu’il espérait pouvoir avoir “un onze de départ de joueurs issus du centre de formation.” Son souhait s’est amplement réalisé, alors que dix-huit des vingt-neuf joueurs de l’équipe première cette saison sont issus du centre de formation. 

Exposés dans la salle de conférence de presse du club, pas moins de 120 trophées remportés par les classes d’âge U10 à U19 témoignent du prestige et de la qualité de l’Académie. En ce qui concerne l’équipe première, les Puștii lui Hagi (comprenez Les Enfants d’Hagi, surnom du club), ont remporté à la surprise la plus totale un titre de champion de Roumanie en 2017, avant de remporter la Coupe Nationale puis la Supercoupe en 2019. 


Retrouvez notre article sur la formation dans les pays des balkans.

Viitorul FC, club tremplin aux objectifs assumés.

Ce titre de champion obtenu en 2017 fût incontestablement le plus grand exploit du club, qui n’avait pour objectif que de se maintenir. Finissant à égalité de points avec le Steaua Bucarest, le résultat des confrontations entre les deux équipes a permis de sacrer les hommes d’Hagi. L’exploit est d’autant plus respectable lorsque l’on sait que Viitorul possédait d’une part une équipe relativement jeune et inexpérimentée (23.7 ans de moyenne d’âge), mais également l’un des plus petits budgets de la ligue. “Remporter le championnat n’était pas notre objectif, nous voulions simplement nous maintenir ! Mais nous ne sommes pas un accident, nous sommes partis de rien.” affirmait alors un Gheorghe Hagi fier de la réussite de son projet. Le projet n’a jamais été d’être un club majeur jouant le titre chaque saison, mais de former et développer des jeunes joueurs roumains pour les vendre a de plus gros clubs et créer une nouvelle génération dorée. 

Le but qui offra le titre au FC Viitorul en 2017, symbolisé par le calme de Gheorghe Hagi

Désormais, le FC Viitorul est un club plutôt régulier dans le haut de tableau de l’élite roumaine, sans pour autant jouer le titre. Qualifié pour les tours qualificatifs de Coupe d’Europe lors des quatre dernières saisons, les roumains ne sont parvenus à passer un tour qu’à une seule reprise, en 2018 lors du troisième tour qualificatif d’Europa League contre le Racing Luxembourg (2-0) avant de sortir la tête haute contre le Vitesse Arnhem (5-3), après avoir réussi l’exploit d‘accrocher le match nul lors du match aller. Hormis le fait d’avoir la plus jeune équipe championne d’un championnat européen en 2017 avec 23.7 ans de moyenne d’âge, le FC Viitorul peut se targuer d’avoir battu d’autres records de précocité, tel que le plus jeune joueur à être capitaine d’un club de première division, dont l’honneur est revenu à Ianis Hagi, alors âgé de 16 ans, 9 mois et 22 jours. Mieux encore, le club peut être fier d’avoir formé le plus jeune international roumain de l’histoire, en l’occurrence Cristian Manea, qui a fait ses débuts sur la scène internationale à seulement 16 ans et 10 mois. 

Reposant majoritairement sur la Gheorghe Hagi Academy, le FC Viitorul n’a jamais dépensé des sommes mirobolantes sur le marché des transferts, ne dépensant de l’argent que pour sept joueurs depuis leur création, pour un total de 3.05 millions d’euros. Sur ce montant, pas moins de 2.8 millions d’euros proviennent du rapatriement de Ianis Hagi. Après avoir été transféré à la Fiorentina en 2016 pour deux millions d’euros, le fils de Gheorghe n’a pas réussi à s’imposer en Italie. Plutôt que de voir son fils gâcher sa carrière en attendant la fin de son contrat, il décida de le racheter dès janvier 2018 afin de le relancer et de l’aider à reprendre confiance. Un pari coûteux, mais qui s’est avéré payant pour tout le monde, le jeune international espoirs se relançant totalement et attirant l’intérêt de Genk l’été dernier, qui le recruta pour 4.7 millions d’euros. 

Plus qu’un club, une famille.

On pourrait croire que ce geste a été réalisé par Gheorghe Hagi en compassion envers son fils uniquement, mais non. En réalité, le FC Viitorul est un club tremplin, et tout le monde au club a toujours assumé ce statut. Si un joueur à le niveau pour évoluer dans un meilleur club, personne ne le retiendra, même s’il s’agit de concurrents directs. Le Viitorul FC a notamment vendu plusieurs joueurs au Steaua Bucarest au cours des dernières années. Ainsi, un club tremplin permet de décoller, mais également de rebondir. Depuis sa promotion en première division, pas moins de dix-huit joueurs ayant quitté le club ou ayant été vendus ont fait leur retour afin de reprendre confiance. Cela permet au joueur de tenter de relancer sa carrière, et au club d’engranger davantage de bénéfice lors d’une prochaine vente.  

Gheorghe Hagi porté en héros par ses « enfants lors du titre de champion acquis en 2017 (Crédit Photos : The Guardian)

Les exemples les plus marquants, hors Ianis Hagi, sont ceux de Ionut Vina et Aurelian Chitu, tous deux sortis du centre de formation de Viitorul. Le premier s’est engagé librement à l’AS Roma en 2013 avant de revenir librement deux ans plus tard, puis d’être revendu pour 750 000 euros au Steaua Bucarest l’été dernier. Le nom d’Aurelian Chitu ne devrait pas être inconnu pour les fins connaisseurs de Ligue 1, puisque c’est à Valenciennes que le milieu alors âgé de 22 ans s’était engagé pour 700 000 euros. Il revint également libre de tout contrat en 2015 avant de signer à nouveau pour 700 000 euros trois ans plus tard en Corée du Sud, du côté de Daejeon Citizen. Désormais âgé de 29 ans, ce dernier a été libéré cet hiver et a signé librement… à Viitorul. Ainsi, sur les 18 joueurs à être revenus au club après un premier départ, le FC Viitorul a engrangé un bénéfice de près de 8M sur leur revente. En ce qui concerne les ventes d’une manière globale, le FC Viitorul a vendu pour un total de 34.73 millions d’euros depuis sa création.  

11 ans après, quels résultats ?  

Ainsi, pour recontextualiser, la base du projet de Gheorghe Hagi au Viitorul FC était de former et développer les meilleurs jeunes roumains du pays dans un centre de formation et des structures d’entraînements ultramoderne afin de créer une nouvelle génération dorée et d’aider la Roumanie à renaître de ses cendres. Le nom choisi par Gheorghe Hagi pour son club, Viitorul, signifie d’ailleurs “L’avenir” en roumain, tout un symbole. Onze ans après la création du club, le bilan est tout simplement fantastique, et probablement au-dessus des attentes de Gheorghe Hagi lui-même.  

A l’heure actuelle, parmi les groupes sélectionnés lors des dernières trêves internationales, en octobre et novembre dernier, Viitorul comptait quatre internationaux espoirs roumains, trois internationaux roumains U19 et deux de plus pour la catégorie U17. Ces chiffres doivent toutefois être nuancés. Comme dit précédemment, le FC Viitorul est un club tremplin, et les bons joueurs ne tardent pas à rejoindre de meilleures écuries possédant le niveau pour jouer l’Europe ou tout simplement des équipes évoluant dans un championnat plus huppé et médiatisé. De plus, possédant l’un des plus petits budgets du championnat, le FC Viitorul n’est pas en mesure d’offrir des gros salaires à ses joueurs, Gheorghe Hagi ayant même affirmé n’avoir jamais dépassé le salaire de 5000 euros mensuel pour un de ses joueurs.  

La future génération dorée ?

Ainsi, si Viitorul compte 4 internationaux espoirs, il y a largement plus de joueurs s’il on prend en compte les joueurs formés au club. L’été dernier, la Roumanie fut l’une des révélations de l’Euro Espoirs qui se déroulait en Irlande. Figurant dans le groupe de la mort, elle ne fit qu’une bouchée de la Croatie (4-1), de l’Angleterre (4-2) et accrocha le nul contre la France (0-0), permettant de se qualifier pour les demi-finales. Opposée à l’Allemagne, la Roumanie ne fut pas ridicule, mais la marche était bien trop haute et ils s’inclinèrent 4-2.  

Sur les 23 joueurs que composait cette vaillante et impressionnante équipe, dix d’entre eux provenaient de la Gheorghe Hagi Academy. Cela prouve que le Maradona des Carpates est sur le point de réussir son immense projet. Nul doute que cette équipe de Roumanie sera l’une des sélections à suivre dans les années à venir, et que le Tricoloriiest désormais prêt à renaître de ses cendres. 

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