Les 50’s, ou l’apogée de l’Empire Magyar

 

Il y a bien longtemps, probablement dans une galaxie lointaine, très lointaine, la Hongrie, 92ème pays mondial au plus grand nombre d’habitants, marchait sur le Football mondial. La capitale Magyar, Budapest, était même appelée « la ville du football ». L’Aranycsapat, littéralement le “Onze d’or”, auteur d’une révolution tactique et composé de joueurs légendaires, fait bien partie des équipes les plus marquantes du football moderne.

Une étude de la BBC datant de 2016 a même qualifié cette Hongrie des années 1950 à 54 comme la meilleure équipe de tous les temps, tout simplement, devant l’Argentine de Maradona,le Brésil de Pelé ou encore les Pays-Bas de Cruyff. Excusez du peu. Retour sur l’histoire de cette équipe dorée aux multiples facettes, lueur flamboyante d’espoir dans le tumulte du bloc soviétique…

A la conquête de l’infini…

Nous sommes en 1949. Gusztav Sebes, vice ministre du sport hongrois, est nommé à la tête de l’équipe nationale, avec une mission : redorer l’image du parti communiste hongrois grâce aux résultats footballistiques. Afin d’y parvenir, une grande organisation se met en place : le calendrier est modifié afin d’alléger le planning des joueurs, la coupe de Hongrie est tout bonnement rayée de la carte, dans ce but. Les entraînements, quant à eux, sont intensifiés et plus nombreux.

La tactique phare de l’époque est, elle aussi, bouleversée. Alors que la plupart des équipes utilisent le système le plus bankable du moment, le “double double-V”, Sebes instaure un 4-2-4, plus moderne, plus avant-gardiste. Le football basé sur les duels en « un-contre-un », dûs au “double double-V” (les systèmes se superposent parfaitement, les différences sont donc uniquement individuelles), est aboli pour donner naissance à un football collectif, vivant de combinaisons et de jeu sans ballon.

Le “football socialiste” comme décrit par son inventeur, transforme une simple équipe de onze joueurs courant derrière un ballon en une  “micro société footballistique”. L’équipe devient un “écosystème” que tous les joueurs du groupe font vivre, dans lequel ils peuvent être impliqués n’importe où et n’importe quand. Pas un hasard donc, si cette philosophie apparaît dans un pays satellite de l’URSS…

Les onzes joueurs évoluent désormais comme un seul homme. Ils doivent attaquer et défendre en bloc, privilégier la passe à l’action individuelle, et proposer une solution au porteur du ballon à tout instant. Le rôle de faux n°9 est créé. L’avant-centre descend donc d’un cran pour participer au travail défensif, les latéraux peuvent eux monter pour créer le surnombre et fluidifier l’attaque. Le gardien peut même jouer comme un libéro, si l’action le demande. Devant tant de mouvements, les adversaires perdent tous leurs repères et sont incapables de réagir.

… et au delà.

Au delà d’être, à l’instar de l’Italie de la Renaissance, la vitrine d’un football nouveau, rafraîchi d’une pensée moderne et collective, la sélection nationale devait faire de la Hongrie le fer de lance, l’étendard du communisme à travers le monde. 

Cet étendard se tiendra droit, très droit, et fier à Helsinki, en 1952. En effet, la bande à Ferenc Puskas débarque dans la capitale finlandaise pour y disputer les Jeux Olympiques. Sous un air de bucolique promenade de santé (invaincus dans le tournoi, avec 25 buts marqués en 5 matches), l’enjeu qui pesait sur l’équipe était lui loin de l’être. En finale, ce n’est autre que la frondeuse Yougoslavie, en pleine sécession avec le bloc stalinien, qui fait barrage à la glorieuse Hongrie. Matyas Rakosi, dictateur du pays, appellera les joueurs le matin du match pour leur signifier que tout autre résultat que la victoire n’était envisageable, sous peine de lourdes sanctions. La véritable couleur de ce duel était donc plus politique que sportive, entre un satellite fidèle de l’URSS, cherchant à redorer le blason du communisme soviétique, et un état rebelle, voulant devenir maître de son destin. La Hongrie remportera le match 2 buts à 0, le bloc soviétique, l’avait emporté.

En 1953, c’est un stade à la hauteur du duel, à la hauteur de l’enjeu, qui accueille les coéquipiers de Puskas. Ce ne sont ni plus ni moins que les Three Lions anglais, qui les attendent à Wembley, devant 120 000 spectateurs. Les britanniques, invaincus de toute leur histoire dans leur antre, sont largement favoris. Mais que valent les pronostics quand une telle équipe fait figure d’invité?

Aussi à l’aise qu’à l’entraînement, les bientôt renommés « Magic Magyars » vont ouvrir le score dès la 45ème seconde de jeu, pour finalement balayer 6-3 les chevaliers de la Reine. Stanley Matthews, membre de la sélection anglaise qui affronta ces légendes, écrira dans son autobiographie « ce jour-là, l’histoire du football s’est écrite devant nous« .

Présent à Wembley afin d’y couvrir le match, le journaliste autrichien Willy Meisl décrira la scène : « Pour les supporters anglais, le match contre la Hongrie a dû ressembler à de la télépathie. Quand un joueur avait le ballon, tous les coéquipiers se déplaçaient, comme s’ils voyaient un ballon astral qui pouvait se matérialiser à n’importe quel moment à leurs pieds.« Les « Magic Magyars » ont donc préfiguré par leur jeu, et avec trente ans d’avance, le football moderne, et le football total hollandais. 

De retour en Hongrie, Puskas et ses camarades reçoivent un accueil à la hauteur de l’exploit. 150 000 personnes accueillent en effet les héros de Wembley, première sélection de l’histoire à défaire l’Angleterre dans son jardin. La Hongrie est en liesse, elle qui ne connaissait plus le bonheur depuis si longtemps.

Cette sélection eu tellement d’impact que le régime s’appuiera sur sa génération dorée pour exhiber partout la puissance, la force de ses idéaux. Un instrument politico-sportif donc, qui inaugure une pratique qui deviendra courante dans les régimes soviétiques. En effet, ces régimes politiseront quasi systématiquement leurs grands performeurs, afin de glorifier le régime et le faire briller au niveau international, à l’instar de Youri Gagarine, instrument de supériorité soviétique sur les Etats-Unis durant la guerre froide.

Le bonheur ne dure jamais.

La finale de la Coupe du Monde 1954, perdue face à l’Allemagne de l’Ouest deviendra elle la plus grosse défaite de l’histoire du football magyar. Le mondial avait pourtant excellemment bien commencé pour le groupe de Gusztav Sebes : dès le début de la compétition, nous faisons face à un ouragan offensif et chaque adversaire endosse le rôle de souffre douleur. La Corée du Sud battue 9-0,et la RFA giflée 8-3 en phase de poules, peuvent en témoigner. Ils se hissent en finale en franchissant l’obstacle sans doute le plus redouté, l’Uruguay, tenant du titre quatre ans plus tôt au Brésil (4-2, le Brésil en a encore des maux de tête).

Une courte défaite 3-2 alors que cette même équipe allemande avait donc été très largement battue durant la phase de poules, avec une ribambelle d’occasions manquées,(son étendard Ferenc Puskas très limité physiquement), un but refusé par l’arbitre assistant pour un hors jeu qui a mit de longues minutes à être signalé… et une Mannschaft dopée à la méthamphétamine, chose que le monde découvrira un demi-siècle plus tard. Cette finale, promise aux Magyars, résonnera comme un cataclysme. Un match qui ne devait qu’être qu’une formalité au vu de la surpuissance hongroise, s’est finalement transformé en un long cauchemar.

Cette défaite va avoir un impact démentiel sur le foot hongrois, un véritable tremblement de terre. Malgré une très longue série de victoires à la suite de ce match, cette défaite va marquer une distanciation entre l’Acanycsamat et son gouvernement. La déception est telle en Hongrie que les appartements des joueurs sont parfois attaqués. Ces derniers n’osent plus sortir, ou parler de ce match en public. Le Football devient presque un sujet tabou à Budapest. Selon le gardien de la sélection Gyula Grosics, cette défaite,  » on ne nous l’a jamais pardonnée « .

La situation va encore empirer après la mort de Staline, quand l’URSS met fin à la relative autonomie hongroise au sein du bloc soviétique en 1956. Il est même parfois dit que si la Hongrie avait gagné ce match face à la RFA, le fameux « miracle de Berne », il n’y aurait pas eu de contre révolution, et le pays aurait pu avoir un développement socio-économique durable dans les années à venir. L’historien Andrei Markovits enchérit encore a ce sujet, ajoutant : « Cette équipe était tellement plus qu’une très bonne équipe de football. C’était l’unique espoir du pays.« 

Malgré sa seule victoire aux Jeux Olympiques d’Helsinki 1952, le “Onze doré” aura à tout jamais gravé dans le marbre sa marque sur le Football moderne. Pionniers des idées successivement retranscrites par Rinus Michels, Johan Cruyff puis Pep Guardiola, le football total peut remercier ses parents hongrois. Et les amoureux de foot en font de même.

Une réflexion sur “Les 50’s, ou l’apogée de l’Empire Magyar

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