« Notre défense, c’était l’attaque »

 

Il y’eu les Spiders de Glasgow, la Hongrie de Ferenc Puskas, le Brésil de Pelé ou encore les hollandais volants, de Rep, Van Basten et autres Cruyff. Au rang des équipes qui ont autant marqué l’histoire dans l’imaginaire collectif, il faut y ajouter, le AC Milan d’Arrigo Sacchi. Au pays de la fête, de la convivialité et de la frivolité, les équipes italiennes affichent une rigueur et une discipline paradoxales, presques surréalistes. Contrairement aux assises défensives solides de ces dernières, Sacchi fera lui totalement… l’inverse. Retour sur le rouleau compresseur du “mage de Fusignano”, l’ennemi du Catenaccio.

Nous sommes en 1987 et Arrigo Sacchi est alors modeste entraîneur de Parme en Serie B. Débauché par Silvio Berlusconi en 1987, il rejoint donc le Milan AC et y restera jusqu’en 1991. Illustre inconnu à cette époque, cet ancien défenseur italien débarque dans l’énorme projet Rossonero du “Cavaliere”. Durant son passage sur le banc du Giuseppe Meazza, Arrigo Sacchi va glaner huit titres, dont deux Coupes d’Europe des Clubs Champions (ancêtre de la Ligue des Champions que nous connaissons aujourd’hui). Un véritable renouveau, car sur les deux dernières décennies, 70 et 80 réunies, seule la Juventus de Turin avait réussit à conquérir la Coupe aux grandes oreilles. Ses victoires en Serie A et en Supercoupe d’italie (1988), ainsi que ses doubles titres en Supercoupe d’Europe et en Coupe Intercontinentale (1989 et 1990) en ont fait l’un des entraîneurs les plus marquant de l’histoire du Milan. 

Une tactique parfaitement huilée…

Dès son arrivée chez les Rossoneri, Sacchi met en place deux entraînements par jour afin de pouvoir faire intégrer son plan de jeu chez son groupe. Il instaure le marquage en zone, qui permettra au Milan de rester presque constamment haut sur le terrain. « L’une des innovations apportées par Sacchi était d’avoir ses quatre équipes sur le terrain sans ballon et Sacchi leur disait juste où était le ballon et ce qu’il se passait et il devaient tous réagir, se déplacer sur le terrain et faire semblant de se passer le ballon. C’était impensable d’avoir onze joueurs se déplaçant sur le terrain en train de courir après un ballon inexistant mais en le faisant à l’unisson, avec la bonne cohésion, avec la bonne harmonie, c’était remarquable et très peu de gens à part Sacchi pouvaient le réaliser. »  précise un journaliste italien.

Sacchi abandonne la défense à cinq et son libéro pour mettre en place un 4-3-1-2 / 4-4-2.  La première ligne défensive, constituée de Van Basten et Gullit avait pour consigne de presser les centraux adverses très haut, sans pour autant mettre  une intensité phénoménale. Ce pressing devait couper la liaison avec le numéro 6 et donc pousser l’équipe adverse sur un côté. Un milieu sortait de l’axe, quant à lui, pour presser à haute intensité afin de forcer une relance rapide, une fois pour toute, sur le côté. Une fois l’adversaire enfermé sur ce côté, le Milan pouvait récupérer rapidement la possession…

Cela était permis par un bloc médian compact en largeur et en profondeur : les lignes entre le milieu et la défense étaient très resserrées (10 à 12 mètres maximum entre les deux lignes du bloc équipe et 6 à 7 mètres en largeur entre chaque joueur maximum). Selon Sacchi, défendre sur un côté présentait un avantage énorme : on jouit d’un “joueur” en plus, la ligne de touche. Cela limite les angles de passes possibles, et donc, la capacité de relance. Lorsqu’un joueur adverse avait la possession sur un côté, le Milan mettait son piège en place : un joueur venait en opposition, soutenu par deux coéquipiers en couverture, le tout en diagonale. Le dernier milieu du système à 4 venait fermer l’axe pour former un perpétuel ‘V’ (image).

Dans le cas où l’adversaire possédait le cuir dans l’axe, le plan divergeait dans sa finalité : le même milieu à 4 se mettait en place, mais dans une organisation différente. Un des deux relayeurs sortait au pressing, et ses 3 coéquipiers venaient former un triangle afin de clôturer l’axe. Ce triangle formait l’union du milieu de terrain à ne jamais déconstruire(image).

Dans ces deux cas, le but était clair : récupérer le ballon le plus vite possible. Tout était mit en place pour reprendre la possession du cuir dans les secondes qui suivaient la perte de balle. La ligne défensive était même parfois placée sur la ligne médiane, étouffant constamment l’adversaire à chaque sortie de balle. 

Le piège du hors jeu, lui, était aussi maîtrisé à la perfection : commandé par Franco Baresi, en un laps de temps ultra court et après un signe du capitaine du quatuor défensif, tout le bloc se rue sur le porteur en remontant de quelques mètres pour le forcer à jouer vers l’arrière. La règle du hors jeu passif étant encore appliqué à l’époque, les équipes adverses étaient facilement prises à défaut sur les phases de hors jeu.

Contrairement à la plupart des autres équipes italiennes qui étaient dans la réaction et attendaient une erreur adverse, le Milan de Sacchi lui était dans l’action, et provoquait lui même les erreurs.

A la récupération du ballon, il y a une recherche immédiate du côté opposé afin de travailler sur la largeur, notamment grâce aux latéraux Maldini et Tassotti. Une fois ce ballon entre les pieds rossoneri, les passes devaient être le plus possibles courtes et au sol, pour les rendre plus précises et permettant d’accentuer la vitesse de jeu. L’idée de bloc compact aux lignes resserrées fait de nouveau surface. En effet, il est plus facile de progresser territorialement grâce à des transmissions courtes et rapides que via de longues passes aeriennes. 

Au niveau des coups de pieds arrêtés, et notamment sur les corners, Sacchi innovait de nouveau. Il mettait en place un marquage mixte, composé d’individuel et de marquage en zone. Trois joueurs pour chaque type de marquage, et trois joueurs plus hauts, jouant au maximum les transitions offensives, qui pouvaient se révéler dévastatrices, notamment grâce au duo Gullit-Van Basten.

… amenée par une pensée “révolutionnaire”.

Carlo Ancelotti, qui a évolué sous ses ordres, encense son ancien entraîneur : « Arrigo a complètement changé le football italien – la philosophie, les méthodes d’entraînement, l’intensité, la stratégie. Les équipes italiennes ne pensaient qu’à défendre ; pour nous, la défense, c’était l’attaque, et le pressing. »

La victoire est importante, mais surtout quand vous y ajoutez le spectacle et le jeu« . Voilà comment pourrait être synthétisée la philosophie de Sacchi. Il faut ramener les trois points à la maison, certes, mais le graal consiste à le faire tout en donnant du plaisir aux spectateurs : “mon objectif premier était de donner du plaisir aux gens. “

Afin de parvenir à ce graal, la tactique d’Arrigo Sacchi était basée sur 3 choses très précises que devaient respecter ses joueurs : dans un ordre à ne jamais déroger, les joueurs devaient respectivement s’occuper du ballon, de leurs coéquipiers, et enfin, de leurs adversaires. Dans un pays où la défense est reine, dominé par les défenses à cinq et leur libero, Sacchi a apporté un vent de fraîcheur sur les terres du Catenaccio. Mais cela n’a pas été une mince affaire :  « J’ai dû convaincre, dans un pays qui pensait le foot en mode défensif, qu’une autre philosophie était possible, celle d’un jeu d’attaque. Il fallait convaincre que le foot était un jeu reposant d’abord sur une certaine idée du collectif. Un collectif tourné vers l’attaque. Il a fallu expliquer à des gens vivant et approchant le football d’une certaine façon que les connexions, les liaisons entre les joueurs, pouvaient renforcer finalement la sécurité et donc indirectement aussi le jeu défensif. »

Il se montre par ailleurs très critique à l’égard de la culture italienne, qui fait de l’obtention du résultat une prérogative sans pour autant y ajouter la manière : « C’est uniquement en Italie que l’on peut se permettre de dire de telles choses. Il est impensable d’obtenir un meilleur résultat que son adversaire en jouant plus mal que lui » ou encore « Le football italien est un football de peur, on attaque à deux et défend à dix, les jeunes restent sur le banc et les gens ne viennent plus au stade ». La tactique de Sacchi a donc changé cet ordre établi, faisant passer l’esthétique du jeu au centre des occupations, préférant le football total de Johan Cruyff au pur catenaccio régnant sur la Botte depuis des décennies.

A la manière d’un Julian Nagelsmann aujourd’hui, Arrigo Sacchi a toujours cherché à avoir entre ses mains un groupe qui “pensait”, car cela “élevait l’intelligence de l’équipe”. Le Football étant un sport se jouant avec la tête, les pieds n’étant que des outils, il trouvait indispensable d’avoir un effectif le plus éclairé possible. Ce concentré d’intelligence permettait de créer une “réelle” équipe soudée sur et en dehors du rectangle vert, qui, en plus de jouer ensemble, pensait ensemble. Le jeu améliore les individualités, et cela, Sacchi l’avait très bien compris…

Il n’a absolument pas été facile pour l’énigmatique Arrigo Sacchi, non doté d’un passé de footballeur professionnel de grande envergure, de s’imposer dans un pays aussi conservateur et discipliné footballistiquement que l’Italie. Mais après un travail acharné et grâce à l’abnégation qui lui permettra de faire passer ses idées novatrices auprès de ses joueurs, il réussira un parcours presque parfait notamment durant son passage sur le banc du Giuseppe Meazza. D’autres entraîneurs ont repris les fondations de ses idées comme Marcello Lippi, Fabio Capello ou encore Rafael Benitez. Les naissances d’entraîneurs comme Maurizio Sarri, Claudio Ranieri ou encore Antonio Conte n’y sont d’ailleurs pas étrangères. Arrigo aura donc marqué l’histoire du football de son empreinte, et nous n’avons pas fini de contempler la révolution qu’il aura induit.

 

Sources :

-Interview “Transversales” d’Arrigo Sacchi, via RMC Sport

-Football Tactique explique Sacchi via Youtube.com

– Arrigo Sacchi, l’ennemi du catenaccio via lecorner.org

– Arrigo Sacchi, capo dei capi via Ultimodiez.fr

– Arrigo Sacchi – Le pionnier du football moderne via entrainementfootballpro.fr

Une réflexion sur “« Notre défense, c’était l’attaque »

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.