“Le mieux est l’ennemi du bien”

 

Samedi 19 mai 2018, 21h. Sur toutes les pelouses de Ligue 1, les hommes en jaunes donnent le dernier coup d’envoi de la saison 2017-2018, le dernier acte, d’une pièce en 38 scènes… Au programme ? Une lutte pour le maintien entre Lille, Strasbourg, Toulouse et Caen. En haut de tableau, un duel à distance pour la Champions League entre Lyon et Marseille. 2h plus tard, après une soirée riche en rebondissements, Lille, Caen et Strasbourg se sauvent, Toulouse jouera les barrages. Solides vainqueurs de Troyes, les Marseillais, gonflés d’espoirs après une mauvaise blague de leurs supporters, sont dévastés d’apprendre que Memphis Depay, auteur d’un triplé, a porté l’OL sur le podium en dominant Nice après un match fou (3-2). L’année passée, les deux dernières journées (en multiplex), ont mis fin à la lutte pour la Champions entre L’OL et l’ASSE, et ont scellé le sort de Caen, qui cette fois-ci n’a pas échappé à la relégation. Ces deux dernières journées ont rassemblé les foules… contrairement au reste de la saison. 

Pourquoi notre championnat n’intéresse-t-il pas? Pourquoi ne provoque-t-il pas l’engouement espéré? Pourquoi est-il si peu apprécié ? 

Si nous avons démontré certains facteurs explicatifs dans les épisodes précédents, il reste pourtant à se demander pourquoi notre championnat constitue-t-il une pièce de théâtre, que ses spectateurs veulent commencer par ses deux dernières scènes…

La France a tout pour bien faire.

Comme pour les joueurs (qui s’exilent de plus en plus tôt), la qualité de la formation des entraîneurs français est louée partout en Europe. Pourtant, depuis des décennies, la France a du mal à faire émerger des entraîneurs de haut rang. Le dernier exemple date de 1984 avec l’alsacien Arsène Wenger, qui, malgré un passage réussi à Monaco, aura plus fait briller la perfide Albion que la France…

Les entraîneurs français sont, malgré l’exception Arsène Wenger, globalement peu reconnus à l’étranger. Après le licenciement de Claude Puel par le board des Foxes de Leicester fin février 2019, il n’y avait plus aucun entraîneur tricolore dans un club du “Big 4”. Actuellement, seul Zinédine Zidane a reprit le flambeau de Claude Puel. Et pourtant, la dernière Coupe du Monde et trois des cinq dernières Ligue des Champions ont été remportées par un entraîneur français (Didier Deschamps et Zinedine Zidane)

L’impact des médias.

La plupart des entraîneurs français en manque d’idées sont globalement surprotégés par le paysage médiatique : Antoine Kombouaré, Pascal Dupraz, Rudi Garcia, tant d’entraîneurs évoluant dans notre championnat et étant en manque cruel de plans de jeu, et qui, pourtant, traversent la France de saisons en saisons, sans pour autant être inquiétés. Le contexte médiatique auquel ils sont confrontés est assez…inexplicable : presque, ou alors très peu de reproches quant au jeu ou aux résultats qu’ils produisent. Déroutant quand on compare à celui qu’ont subis certains coachs étrangers durant leur passage dans l’hexagone. Carlo Ancelotti, Lucien Favre, Marcelo Bielsa, Unai Emery, constituent les  dernières victimes de la presse française, tandis que la plupart de leurs prestations étaient plus convaincantes que nos entraîneurs maisons. L’exemple d’El Loco (Marcelo Bielsa) est probablement le plus marquant : en tête de la Ligue 1 2014-2015, au moment à la trève hivernale, l’ancien des Newell’s Old Boys ou encore de l’Athletic Bilbao a vu déferler une vague médiatique. Appelée “ la prophétie auto-réalisatrice” par Mourad Aerts dans son ouvrage “ Bielsa à l’OM : enquête sur une relation passionnelle”, cette baisse de forme a bien eu lieu au moment de la deuxième partie de saison. A en croire leurs témoignages, ces appels de phare médiatiques étaient bien montés à la tête des joueurs, pouvant donc être inclus dans les facteurs de la chute de l’OM du gamin de Rosario…

Une philosophie contraignante.

 D’autres entraîneurs comme Olivier Dall’Olglio ou encore Jean-Marc Furlan apportent un regard nouveau, rafraîchissant. Mais ces entraîneurs aux plans de jeu bien plus “ attrayants” sont souvent à la tête d’équipes plutôt modestes. Même s’ils arrivent à produire du jeu avec le matériel dont ils disposent, la qualité de ce même matériel les restreignent dans leurs philosophies. Le meilleur moyen pour mettre en place ces idéaux est donc de quitter la mère patrie pour s’exporter à l’étranger. D’autant plus que notre championnat est plutôt défensif comme l’attestent les statistiques des scores les plus fréquents, le 0-0 étant présent à hauteur de 11%, plus que dans tout autre championnat du “Big 5”. Il est peu propice au spectacle, mettant en avant l’engagement physique et les assises défensives reposant sur la solidarité, plutôt qu’un football offensif, basé sur une prise de risque aussi bien tactique que mentale. Les schémas et les mentalités de jeu sont  basées sur une répétition d’efforts intenses et d’un effort défensif solidaire (9 à 10 joueurs défendent en phase sans ballon, le plus souvent derrière le ballon). Les déséquilibres volontaires comme ceux de la Dea de Gian Piero Gasperini, l’Ajax d’Erik Ten Hag ou encore le BVB de Lucien Favre avec son “3-4-3 hybride” paraissent impossible à voir en Ligue 1. Le seul moyen de voir ces tactiques un minimum osées en Ligue 1 se trouve probablement sur Football Manager. 

Scores les plus fréquents dans les 5 grands championnats. Crédit : « Quel est le score le plus fréquent au football ? » Wiloo

Ces anciennes mauvaises expériences font aujourd’hui qu’aucun coach de renommée mondiale entraîne en Ligue 1. Tout en supposant que Thomas Tuchel ne fasse pas partie de cette trempe d’entraîneur. Le problème pécunier s’ajoute ici à celui du championnat : la majorité du temps, pour avoir un grand entraîneur, il faut pouvoir proposer un salaire digne de son statut. A l’exception du Paris St-Germain et peut être de l’Olympique Lyonnais (dans le cas du club rhodanien, il faut que la cible soit française), aucun club de l’hexagone n’a la capacité financière de pouvoir offrir un salaire de niveau international à un entraîneur. Notre championnat paraît donc condamné à rester dans un cycle d’ entraîneurs recyclés à court terme. 

Car les projets n’ont pas non plus pour effet d’emballer une hypothétique venue d’un “grand coach” : avec le renouveau de l’OL sabordé, la débâcle du Champions Project, le nouveau projet bordelais assez inexplicable de King Street, la direction bicéphale à problèmes de Saint-Etienne, rien ne donne particulièrement envie de s’asseoir à la table de Didier Quillot.

Malgré cela, rien n’empêche les dirigeants de chaque club de faire fonctionner leurs “réseaux” afin de trouver un profil d’entraîneur plus fin, plutôt que de procéder par suggestions d’agents, ce qui est malheureusement la plupart du temps le cas dans le monde du football que l’on connaît aujourd’hui…

Des projets qui n’aident pas.

Nos clubs pâtissent également d’une certaine “peur de l’échec”, au niveau de la gestion des entraîneurs. En effet, nos clubs ont souvent du mal à faire décoller leurs projets. L’exemple de Monaco, du Champions Project de Marseille, ou du projet de renouveau annoncé par l’OL, sont parlant. L’équipe du Rocher est en effet très instable. L’effectif est en effet très changeant (L’ASM a enregistré l’arrivée de 22 joueurs cette saison, contre une quinzaine de départs). En plus de cela, l’ASM a connu des remous dans son staff. Leonardo Jardim, licencié au tout début de la saison dernière, et remplacé par Thierry Henry, a finalement retrouvé son poste à la trêve hivernale, deux mois à peine après son départ. Les objectifs du club n’ayant pas été atteint, Jardim est remplacé l’été dernier par Robert Moreno, technicien espagnol, qui amène un renouveau d’ambition au club de la principauté. 

L’Olympique de Marseille, après des années compliquées, ponctuées de la désillusion Marcelo Bielsa en 2015, le club, racheté par Frank McCourt, milliardaire américain, et ambitionne, par le biais du “Champions Project”, de revenir sur le devant de la scène nationale, et, intrinsèquement, européenne. Après plusieurs années en dent de scie, l’objectif n’a toujours pas été atteint. Une finale d’Europa League (en 2018, perdue 3-0 à Lyon face à l’Atletico Madrid, ndlr), qui ne saurait faire oublier au supporter la nostalgie de la musique de la Ligue des Champions au Vélodrome, qui fuis le stade depuis 2013… Malgré 200 millions d’euros investis par McCourt lors du rachat, les finances du club phocéen sont difficiles, et accusent un déficit de 60M d’euros. Si le podium semble être assuré, en plus de la qualification intrinsèque en Ligue des Champions, les financent du club interrogent. Le déficit devrait être comblé par l’explosion des droits télé et les primes de qualification en C1. Seulement, l’effectif est loin du standing de l’OM, et il reste à voir combien les phocéens pourraient investir sur le marché cet été. Ce problème pourrait néanmoins être résolu car il se murmure que McCourt souhaiterait mettre en vente le club. 

Enfin, le dernier projet qui interroge est celui de l’Olympique Lyonnais. En effet, après un cycle de performances tout aussi bonnes qu’ irrégulières sous la houlette de Bruno Génésio, l’emblématique Jean Michel Aulas a décidé d’emmener son OL vers le renouveau, et de lui donner les moyens de “titiller le PSG” selon ses dires. Le projet est séduisant: Un nouvel entraîneur, Sylvinho, ancien adjoint de Tite avec la sélection brésilienne, qui aime le jeu, la possession, un effectif déjà de très bon niveau, renforcé par des arrivées prometteuses, et des stars, Memphis, Houssem Aouar, Moussa Dembélé au rendez-vous. Tout semblait en place pour que Lyon, très dépensier l’été dernier, aille embêter le PSG. Après deux premiers matchs très impressionnants et aboutis, les résultats s’enrayent, la dynamique se bloque, et l’OL plonge dans le classement. Aulas prends peur, et licencie Sylvinho, et fait venir Rudi Garcia, qui vient de sortir d’une dernière année catastrophique à Marseille, licencié par le club. Le président est sûr, sa capacité à obtenir des résultats à court terme sauvera la saison du club. Au final, le manque d’idée du coach, et son pragmatisme vanté à outrance, ont empiré la situation du club, et augmenté l’écart qui le sépare du podium. 

Le point commun de ces trois situations, des projets, balbutiants au départ, qui sont changés en de nombreux points, où même annulés, car les résultats ne sont pas là immédiatement. Il se traduit ici une volonté d’exigence, qui est louable, mais seulement pas immédiatement justifiée. En effet, s’il est bon d’avoir le niveau d’exigence d’un grand club, il faut également avoir les bases solides de ceux-ci. L’exemple du Real Madrid, ou du Liverpool F.C illustrent parfaitement ces propos. Ceux-ci, monuments de leurs championnats, et en Europe, ont connu un trou d’air au début de la décennie. Patiemment, s’appuyant sur les bases et les institutions des grands clubs qu’ils sont, leurs nouveaux projets ont émergé, permettant aux merengues d’engranger 3 C1, et aux Reds, de foncer vers le titre en Premier League, après avoir conquis la Coupe aux Grandes oreilles la saison dernière. Ces projets ont pris du temps, et Jurgen Klopp et Zinedine Zidane ont eu la confiance de leurs directions pour mener à bien les projets entrepris. Les directions françaises sont plus frileuses, et acceptent difficilement de laisser le temps au temps.

Notre championnat compte donc de nombreuses lacunes, qui l’empêchent de se hisser au niveau de ses compères. La Ligue 1 se situe littéralement dans un “no man’s land” entre le “Big 4” devant, et les poursuivants (Portugal, Russie) derrière. Un motif d’espoir: les droits télé de notre Ligue des Talents ont explosé, dépassant le milliard d’euros. Des droits qui pourraient aider les clubs, et permettre à de nouveaux projets, que l’on espère plus ambitieux, d’émerger…

Une réflexion sur ““Le mieux est l’ennemi du bien”

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.