La difficile simplicité de la passe.

Qui peut s’asseoir à une table et dire en public : « Je n’ai jamais raté une passe. » ?

Tout joueur de football, que ce soit l’amateur en District du dimanche après-midi ou la superstar de Champions League du Mardi soir, a été, au moins une fois dans son parcours, confronté au frustrant échec d’une passe ratée.

L’on entend souvent l’œil lointain des Cassandres de l’anti-football prétendre que la discipline ne serait rien de plus qu’un primitif «taper dans un ballon».

Simple.

Ainsi, les joueurs ne feraient que s’envoyer entre eux le cuir sphérique en y multipliant dedans les coups de pieds hasardeux.

Basique.

Néanmoins, qu’en-est-il vraiment de cette action, à l’apparence si mécanique, de la passe ? Comment ce geste élémentaire, fondamental dans la pratique du football (tout comme dans bien d’autres sports collectifs) peut-il se muer en un exercice à la pernicieuse complexité ?

Quels sont les facteurs qui garantissent la réussite, ou l’échec, d’une passe ; et pouvons-nous les appréhender ?

Réflexion sur la difficile simplicité de la passe, où amateurs comme professionnels se retrouveront.

Translation et transformation

La passe est le geste permettant de donner le ballon à un coéquipier, situé à une distance plus ou moins éloignée de notre position. Voilà pour une définition minimaliste et générale.

Pour prendre des termes plus mathématiques, voire physiques, la passe est la translation du ballon depuis un point A, le passeur, vers un point B, le receveur, sur un axe A –> B initialement ininterrompu.

Toutefois, devons-nous n’accepter comme « réussie » que les seules passes dont le receveur assurera la réception ? Ou pouvons-nous considérer que la passe est réussie dès l’instant où le passeur a effectué son geste dans les conditions optimales ?

Prenons la situation où je reçois un ballon précisément millimétré et justement dosé en puissance mais que je manque mon contrôle. La passe, bien que correcte, n’est pas réussie.

Prenons maintenant la situation où je m’arrache sur une relance, orientée vers moi de façon hasardeuse par mon défenseur sous pression, et conserve le ballon. La passe, bien que mauvaise, est réussie.

Adhérer à cette philosophie nous amène de facto à valider l’assertion qu’il n’y a pas de «bonne» ou de « mauvaise » passe. C’est que nous faisons de la passe qui en définira sa qualité. Ainsi, la passe engagera tout autant celui qui l’exécute que celui qui la reçoit.

Toutefois, ce principe ne doit en aucun cas épargner ceux y croient de la recherche du bon geste.

Du talent et des aléas.

Comme énoncé plus haut, la passe requiert des qualités techniques intrinsèques mais dépend également de facteurs aléatoires parfois délicats à appréhender.

Orientation du corps, verrouillage de la cheville, puissance, vitesse, précision, hauteur, effet et direction du ballon sont autant de paramètres théoriques pour réussir notre passe. Si tous ces paramètres sont exécutés de façon adaptée à la situation, alors nous devrions avoir l’assurance d’un ballon arrivant à l’endroit voulu, au moment voulu : c’est là la recherche ultime lorsque nous faisons une passe ; le Football étant un jeu d’Espace et de Temps.

Certains prodigieux joueurs auront cette aisance naturellement : Qui n’a pas en mémoire les lumineuses passes de Ronaldinho, qu’il semblait réaliser avec une facilité déconcertante ? Pour le commun des mortels, il aura fallu s’en remettre à la répétition sans fin du geste, à l’entrainement ou en match, afin de maitriser le subtil art de la passe.

Ces compétences techniques, innées ou travaillées donc, peuvent toutefois être mises à mal par des facteurs indépendants de notre volonté, qu’ils soient en lien direct avec le jeu ou non.

Un terrain détrempé qui va faire fuser le ballon et en précipiter la vitesse, une rafale de vent qui va en chahuter la direction ou encore la flaque, cauchemar ultime du joueur de district en Automne, qui stoppera net le ballon en plein milieu de sa course au milieu de sa trajectoire.

L’état du terrain est également à prendre en considération : la pelouse du parc des Princes offrira un environnement totalement différent qu’un terrain de campagne non tondu, où les pâquerettes viendront poindre aux abords de la surface de réparation.

Le football amateur est donc bien plus exposé aux aléas « naturels » que les professionnels qui jouent dans des enceintes choyées et qui offre des conditions bien plus optimales.

Loin l’envie de trouver des alibis aux coupables de déchet technique, mais il peut donc y avoir des circonstances atténuantes « naturelles » à certaines situations de passes ratées.

Des circonstances « Humaines » peuvent également empêcher l’exécution complète d’une passe.

Pour développer cette partie, revenons à notre translation A –> B. Comme défini, cet axe doit être ininterrompu si nous voulons que le ballon arrive bien du point A au point B. Néanmoins, sur le terrain, les onze joueurs adverses auront pour principal objectif de justement détruire cet axe et donc de sciemment empêcher la réalisation de notre passe en l’interceptant. En fonction de la situation, ces adversaires pourront être arrêtés ou en mouvement. La deuxième situation apporte une inconnue supplémentaire car notre axe de passe peut passer d’ininterrompu à interrompu en un instant, sans laisser le temps au ballon d’arriver à destination.

L’adversaire peut également altérer la qualité de la passe en effectuant un pressing, c’est à dire en s’approchant du porteur de balle de façon plus ou moins rapide et agressive. En ce faisant, il va chercher, soit à prendre directement le ballon dans les pieds du passeur avant que celui-ci n’ait donné le ballon; soit à le forcer à donner son ballon plus vite, et donc moins bien, que celui-ci ne l’avait prévu.

Ces circonstances “humaines”, naturelles dans le football, sont communes aux amateurs comme aux professionnels. Elles forment une part importante de la complexité de la passe, au point qu’elles peuvent modifier les qualités techniques intrinsèques d’un excellent joueur. En effet, un adversaire qui attend le moment précis de notre passe pour se mettre sur notre chemin et intercepter; qui va venir à notre contact physique avant même que nous ayons eu le temps de décider à quel coéquipier donner le ballon; ou qui va se positionner sur notre ligne de passe afin de nous dissuader de chercher un coéquipier en particulier: Autant de situations qui vont se répéter et s’enchaîner durant 90 minutes et rendre notre jeu de passe, au mieux difficile, au pire impossible.

Mais la beauté de ce sport réside également dans la capacité à jouer en fonction de ces variables aléatoires et chercher à les anticiper afin de les faire déjouer.

Espaces, temps et mouvement.

Compiler qualités techniques, conditions favorables et coéquipiers disponibles peut suffire pour un jeu de passe sur un très court terme. Pour faire la meilleure passe possible, il faut offrir plusieurs possibilités et donc plusieurs déplacements autour du porteur. C’est la diversité de ces mouvements qui va un ouvrir un ample choix de passe et ainsi des solutions différentes pour une même situation de départ. Le passeur sera donc à même de préférer tel ou tel coéquipier, en fonction de sa course, position, hauteur ou distance.

Mais finalement, pourquoi faisons-nous une passe ? Il serait facile, mais limité, de dire que l’on fait une passe pour faire bouger le ballon. C’est juste mais pas suffisant.

L’objectif premier de la passe est de faire bouger l’adversaire.

L’objectif de la passe est de libérer un espace nécessaire chez les joueurs adverses pour y faire progresser notre jeu, au moment le plus propice et ce, jusqu’à atteindre notre aspiration finale, le but adverse.
Je ne fais pas une passe dans un espace X car il y a un coéquipier. C’est parce qu’il n’y a pas d’adversaire dans un espace X que j’y fais une passe.

Prenons l’exemple de la passe en retrait au gardien (geste décrié à injuste titre car passer en retrait n’est pas battre en retraite) :

Aucun défenseur ne ferait une passe à son gardien si un attaquant est déjà au contact de ce dernier. En revanche, un défenseur sous pression peut jouer en sécurité avec son gardien, dans le but que l’attaquant se déplace vers le portier et le laisse seul. Il aura donc le temps de se démarquer et de recevoir de nouveau le ballon par son gardien, pendant que l’attaquant sera en déplacement.

Une fois que nous avons compris, et accepté, cette subtile nuance, alors nous pouvons appréhender la mécanique de construction d’un plan de jeu.

Il s’agira ainsi de répondre à la question « Où voulons-nous attirer l’adversaire ? » suivie de « A quel moment devons-nous passer dans les espaces ouverts ? ». Ces réponses rentreront dans la stratégie collective, qui sera appliquée et exploitée par toute l’équipe.

Cependant, afin de pouvoir répéter et enchaîner les passes, la notion de mouvement doit être introduite et grandement appliquée.

(Le Grand) Jean-Claude Suaudeau disait: “Il y a le jeu dans les pieds et le jeu dans l’espace. Si tu ne fais que l’un ou que l’autre, tu es mort.” Ce message clair, certes abrupt, a le mérite que tout un chacun y réfléchisse quelques minutes avant de joueur (ou regarder) son prochain match. La force et la subtilité d’un jeu de passes réussi va résider dans la capacité des joueurs à alterner passes mobiles et passes arrêtées. Exploiter les espaces libres, au moment opportun, sera donc primordial pour faire fi des interceptions adverses.

L’on entend souvent les termes intervalle, profondeur, dans la course, lancé, appel, décrochage ou encore combinaison. La communion de tous ces termes se fait autour du mouvement. C’est en se déplaçant que l’on s’ouvre le plus de possibilités de jeu et énormément d’équipes basent leur réussite sur des schémas de passe en fonction de mouvements plus ou moins élaborés.

Ces dernières années, le Tiki-Taka barcelonais a été une référence en matière de jeu de passe efficace. Cette tactique était aussi simple a expliquer qu’elle était efficace et difficile à contrer : enchaîner les passes dans la latéralité au milieu de terrain, jusqu’à l’ouverture d’un espace dans le bloc adverse, dans lequel les rapides attaquants s’engouffraient dans un timing minutieux.

Pour les plus nostalgiques, nous pouvons également citer le légendaire Football Total néerlandais des années 70, ou encore l’équipe nationale du Brésil lors de la Coupe du Monde 1982.

Il semble évident que nous allons connaitre dans le futur de nouveaux systèmes de jeux qui rentreront dans l’histoire de la discipline. Cependant, le jeu de passe sera et restera une base incontournable du Football.

« Jouer au football est très simple, mais jouer simple au football, c’est la chose la plus difficile qui existe. »

-Johan Cruyff

Crédit photo : https://www.fcbarcelona.fr/fr/